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Ambiguïtés envoûtantes du Schumann de Laurianne Corneille

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Robert Schumann (1810-1856) : Gesänge der Frühe op 133 ; Kreisleriana op. 16. Franz Liszt (1811-1886) : Widmung, transcription extraite des Myrthes op. 25 de Schumann. Laurianne Corneille, piano. Enregistré aux Studios RIFFX, à La Seine Musicale, à Boulogne-Billancourt. Notice en français et anglais. Durée : 57:50

 

L’imprévisibilité de l’écriture schumannienne avec ses sautes d’humeur, ses contrastes qui défient toute logique, sa sensualité si attirante à laquelle on refuse de céder irriguent le jeu de Laurianne Corneille.

Schumann CorneilleLe son gorgé de couleurs notamment dans le médium du piano Yamaha CFX dissimule un art accompli de la suggestion et de l’ambiguïté que l’interprète a synthétisé par le titre de son album : « L’hermaphrodite ». Titre astucieux et compréhensible à plusieurs niveaux, en commençant par l’image en miroir de Florestan et Eusébius.

On entre ainsi à pas feutrés dans les Chants de l’aube composés quelques mois avant que Schumann ne sombre dans la folie. « Ces pièces caractéristiques dépeignent les impressions ressenties à l’approche et à l’éveil du matin. Elles sont moins une peinture que l’expression du sentiment » écrivit le compositeur à son éditeur. Schumann songe au poème Ainsi Menon pleurait Diotima de Friedrich Hölderlin. Le tempo, ou plus exactement la marche du temps imposée dès la première des cinq pièces des Gesänge der Frühe est juste. Le chant intérieur compact de la main gauche contraste avec une main droite tentant de fuir le legato. La concentration du flot musical s’exaspère dans des octaves qui ne trouvent aucune “porte de sortie”. C’est ici l’enfermement que Laurianne Corneille impose, un enfermement contrarié par la chevauchée romantique. Quelques résonances parasites de l’instrument auraient pu être effacées dans l’aigu. Peu importe. La progression dramatique se fait avec d’autant plus de naturel que chaque modulation a été longuement pensée. L’interprète maîtrise de bout en bout l’instabilité expressive de cette partition fluide et complexe à la fois.

« J’ai à nouveau tout un cahier de choses terminées. Je les appellerai Kreisleriana, ces choses, où toi et une pensée de toi jouez le rôle principal. Et alors, tu souriras avec cette grâce qui t’est particulière et tu t’y reconnaîtras ». Le personnage littéraire, l’excentrique Kreisler, se joint au personnage bien réel de Clara. De « extrêmement animé » à « très lent », les huit Phantasien associent la joie en délire, le calme en vertige cauchemardesque. Cette intranquillité est vécue par l’interprète, à la fois de manière mobile par des courbes sans cesse changeantes au sein d’une même grande phrase et qui pourraient devenir une forme de maniérisme, mais aussi par le désir d’unifier l’ensemble du cycle dans un phrasé legato et presque orchestral, soutenu avec une pédale bien généreuse. C’est ici le goût du beau son qui prévaut, un élan grandiose et viril (sehr lebhaft) et feutré à la fois (Intermezzo II), comme le pressentiment de l’univers du … Brahms tardif ! Nul contresens dans cet essai « hermaphroditique » même si l’on eut apprécié parfois davantage d’aération dans la polyphonie et de désir d’aller aux frontières de la perte de contrôle. La narration, la dimension littéraire si tactile chez Schumann est portée par le toucher de Laurianne Corneille jusque dans la violence extrême pour laquelle elle refuse de s’abandonner (sehr rasch). Le grand récit qu’elle a imaginé et dans lequel la douleur se traduit par un cri ou bien un silence horrifié, n’est jamais rompu. Pensée loin, sa lecture « romanesque » et éminemment personnelle est vécue comme un monde clos, passionnément claustrophobique. Chacun est libre d’y adhérer ou pas.

Liszt s’approprie, en pianiste, Widmung de Schumann. À l’interprète de proposer le chemin inverse, de tenter de retrouver le souffle imparfait de la voix. « Du meine Seele, mein Herz, du meine Wonne…» La tentation est grande de surpasser la beauté des vers et de tirer la partition originale vers l’hymne, la fantaisie, sinon la paraphrase. Liszt est un manipulateur de génie, un illusionniste qui grise tout pianiste. Laurianne Corneille est à « dix » doigts de céder à la tentation, prise dans l’élégie. On ne peut qu’en être admiratif. À noter, en bonus, sa lecture originale et bienvenue de trois extraits de l’essai critique L’Obvie et l’Obtus de Roland Barthes.

 

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Robert Schumann (1810-1856) : Gesänge der Frühe op 133 ; Kreisleriana op. 16. Franz Liszt (1811-1886) : Widmung, transcription extraite des Myrthes op. 25 de Schumann. Laurianne Corneille, piano. Enregistré aux Studios RIFFX, à La Seine Musicale, à Boulogne-Billancourt. Notice en français et anglais. Durée : 57:50

 
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