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À La Roque d’Anthéron : Beethoven envers et contre tout

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La Roque d’Anthéron. Festival international de piano. 7 et 8-VIII-2020
Auditorium du Parc et Espace Florans : Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates n° 6 à 28. Nicolas Angelich, François-Frédéric Guy, Emmanuel Strosser, Jean-Efflam Bavouzet, Claire Désert, Nour Ayadi, Yiheng Wang, Kojiro Okada, Manuel Vieillard

Il fallait la passion autant que l’imagination de René Martin pour permettre au festival de piano de La Roque d’Anthéron d’avoir lieu, une des seules manifestations internationales de l’été à être maintenue en cette période troublée de Covid-19. Si la fête-anniversaire prévue pour les 40 ans du festival est différée, artistes et public sont au rendez-vous, pour célébrer les 250 ans de la naissance de Beethoven notamment, dont l’intégrale de ses Sonates pour piano se déroule en deux jours et six concerts.

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S’adapter : c’est le maître-mot qui préside à l’organisation de cet événement dans le strict respect des mesures barrières : un seul lieu, le Parc Florans, et trois rendez-vous quotidiens : à 10h, 17h et 21h. Les concerts sont donnés sans entracte et en deux endroits différents : l’Espace Florans d’une part, aménagé sous les grands platanes et assurant un peu d’ombre pour les concerts de l’après-midi ; l’Auditorium du Parc d’autre part (10h et 21h) dont la jauge a été réduite à 600 places sur les 2000 disponibles habituellement. Si des canotiers blancs sont distribués au public pour parer les ardeurs du soleil matinal durant ce week-end caniculaire, les concerts de 17h, menacés par le chant vigoureux des cigales, sont, quant à eux, amplifiés.

La jeune génération de pianistes, cinq au total, vient épauler les artistes confirmés (cinq également) dans cette intégrale des Sonates de Beethoven en six parties, un marathon passionnant autant qu’un voyage dans le temps et l’espace relayé par France Musique qui diffuse en direct les concerts du soir. Ils se sont répartis la tâche équitablement, de quatre à six sonates chacun pour Claire Désert, François-Frédéric Guy, Emmanuel Strosser, Nicholas Angelich et Jean-Efflam Bavouzet, laissant au jeune Kojiro Okada le soin d’amorcer cette intégrale et à Nicholas Angelich de la refermer.

Beethovénien dans l’âme – il a plusieurs fois donné seul l’intégrale des Sonates en concert et son enregistrement chez Zig-Zag Territoires fait référence – François-Frédéric Guy fait son entrée avec la « Pathétique » (2ème partie) et l’engagement qu’on lui connaît pour conférer la dimension dramatique et la puissance du discours de ce chef-d’œuvre du maître de Bonn. Profondeur du chant et sensibilité du toucher enchantent l’Andante cantabile. On retrouve ces mêmes qualités dans la Sonate n° 10 où l’esprit haydnien demeure, dans le Scherzo final notamment, tout en rebond et con spirito sous les doigts du pianiste. Clarté d’élocution et vitalité du discours traversent les Sonates n° 19 et n° 20 (4ème partie) qu’il enchaîne avec une aisance confondante. Il revient dans la Sonate n° 27 (5ème partie), ménageant le mystère et le suspens dans l’Allegro avant de faire chanter magnifiquement le thème du Rondo et nous conduire dans le labyrinthe beethovénien avec une égale concentration et un art de la ligne qui nous transporte.

Si Jean-Efflam Bavouzet est notre référence s’agissant des deux Livres de Préludes de Debussy, il nous séduit tout autant dans les quatre sonates de Beethoven qu’il a choisies. Curieuse, cette manière qu’il a de tester son clavier (courte glissade) juste avant de commencer ! C’est l’intelligence du texte, le soin de l’articulation et l’énergie qui sourd de son jeu, volontiers théâtral, qui captent d’emblée l’écoute. Dans l’opus 27 n° 1 (n° 13) autant que dans l’op. 31 n° 3 (n° 18) où il instaure un espace de jeu singulier dans une vision personnelle et habitée de l’univers beethovénien. On l’apprécie également dans la Sonate op. 101 (n° 28) – son premier mouvement est fascinant – qui amorce avec la fugue finale, jaillissante sous les doigts du pianiste, le cheminement narratif des derniers opus pour piano.

On ne compte que deux représentantes féminines dans cette cohorte d’interprètes masculins : la jeune pianiste Nour Ayadi, tout juste 22 ans, qui débute la cinquième partie avec l’« Appassionata » abordée avec une belle ardeur, déployant un espace de résonance impressionnant et des contrastes de dynamiques abyssaux. Allegro ma non troppo, note Beethoven dans un dernier mouvement pris à une vitesse vertigineuse au détriment parfois de la netteté du trait.

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La Sonate n° 6 est encore haydnienne, coulée dans le moule classique telle qu’elle sonne sous les doigts de Claire Désert, notre deuxième interprète féminine. Il en va tout autrement de la Sonate opus 31 n° 2 dite « La Tempête » (n° 17), instaurant un espace-temps singulier, avec ses suspensions, ruptures et autres déchaînements entretenant la discontinuité. C’est dans l’Adagio médian que Claire Désert nous captive, le jeu quelque peu retenu dans l’Allegretto final freinant le mouvement cinétique et obsessionnel de l’écriture. Les textures claires et fluides de la courte Sonate n° 24 « À Thérèse » sont un pur délice dans l’articulation sensible et délicate de l’interprète. Registre lumineux également et dimension narrative traversent l’écriture de la Sonate n° 26 « Les Adieux » que Claire Désert mène sans faillir jusqu’au « Retour », Vivacissimamente, gorgé d’énergie.

À Emmanuel Strosser échoit la très belle Sonate n° 7, d’une toute autre envergure que celle qui la précède, où Beethoven fait valoir la dimension du timbre et des registres à des fins expressives. En témoigne le déchirant Largo e mesto dont Emmanuel Strosser sonde la profondeur abyssale. Si le Menuetto est rondement mené, trop de distance est prise avec le Rondo, véritable perle dont on ne goûte pas toujours les finesses d’articulation. L’aspect rythmique et joueur de la Sonate n° 9 est mis en valeur au sein d’un pianisme effusif et généreux. Sans manquer de charme, la Sonate n° 15 « Pastorale » semble un rien bavarde dans l’interprétation plutôt distante de notre interprète. La Sonate n° 16 glisse sous ses doigts virtuoses, sans faire beaucoup de vagues, au risque de nous ennuyer.

Rien de tel avec Manuel Vieillard (il n’a que 26 ans) qui nous tient en haleine dans la Sonate n° 11, à la faveur d’un jeu lumineux emprunt de fraîcheur et de poésie, d’intériorité également qui s’entend dans le très bel Adagio. Le jeune Yiheng Wang s’attaque quant à lui à la Sonate n° 14 « Clair de lune », révélant des moyens exceptionnels en terme de puissance et de profondeur sonores, telles qu’elles se manifestent dans le Presto agitato final. Il y a de la grâce et du naturel dans le jeu perlé du jeune Kojiro Okada auquel la Sonate n° 25 va comme un gant. Précision du trait et légèreté de la touche, avec un zeste d’humour (Presto alla tedesca) et une spontanéité dans l’expression (Andante) qui nous comblent.

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Quant à Nicholas Angelich, le « Wanderer », il nous fait quitter la terre et oublier le temps dans les deux sonates (n° 12 et n° 21) qu’il interprète avec cette profondeur de ton et cette puissance vibratoire qui n’appartiennent qu’à lui. Préfigurant l’Arietta de l’op. 111 (n° 32) et ses cinq variations avec lesquelles le pianiste bouclera cette intégrale, l’Andante con variazioni qui débute la Sonate n° 12 (incluant une marche funèbre) fait aborder des rivages inconnus que le jeu envoûtant du pianiste nous dévoile progressivement. L’émotion est là, toujours, dans la Sonate n° 21 « Waldstein » qu’il joue le lendemain (4partie) : brillance et qualité vibratile du piano dans l’Allegro con brio alliant délicatesse du toucher et fluidité du mouvement. Sublime également est cette longue attente (Introduzione) avant l’éclosion du thème du Rondo et l’aura résonnante dont il se pare sous les doigts de Nicholas Angelich : un moment d’exception nous livrant toutes les facettes d’un Beethoven visionnaire.

Crédits photographiques : François-Frédéric Guy, Claire Désert, Nicholas Angelich © Christophe Grémiot

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