Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Festival Ensemble(s) : Cinq en un

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Paris. Pan Piper. Festival Ensemble(s).11 et 13-IX-2020
11-IX : 20h : Toshie Hosokawa (né en 1955) : Elegy pour violon ; Noriko Baba (née en 1977) : Shiosai – Tumulte des flots pour violon, violoncelle et piano ; Philippe Leroux (né en 1959) : De l’épaisseur pour violon, violoncelle et accordéon ; Sonja Mutić (née en 1984) : Weiß pour violon, violoncelle, piano et accordéon ; Ofer Pelz (né en 1978) : Tracé pour violon, violoncelle, piano et accordéon (CM). Pauline Klaus, violon ; Éric-Maria Couturier, violoncelle ; Caroline Cren, piano ; Fanny Vicens, accordéon
21h30 : Steve Reich (né en 1936) : New York Counterpoint, pour clarinette et électronique ; Lara Morciano (née en 1968) : Embedding tangles pour flûte et électronique ; Pierre Jodlowski (né en 1971) : Série rose, pour piano et électronique. Anne Cartel, flûte ; Pierre Dutrieu, clarinette ; Jean-Marie Cottet, piano ; José Miguel Fernandez, informatique musicale (RIM)
13-IX : 16h : Benjamin Attahir (née en 1989) : Études obstinées (Obsessionnel n°1 et incisif n°3) pour clarinette ; Gérard Grisey (1946-1998) : Anubis et Nout pour clarinette contrebasse ; Franck Bedrossian (né en 1971) : La solitude du coureur de fond pour saxophone alto ; Johannes Maria Staud (né en 1974) : Black Moon ; Yann Robin (né 1974) : Schizophrenia pour saxophone soprano et clarinette. Simona Castria, saxophone soprano ; Alain Billard, clarinettes ; Miguel-Angel Lorente, saxophones
18h : Jonathan Harvey (1939-2012) : Mortuos plango, vivos voco pour électronique huit pistes ; Wheel of Emptiness pour ensemble ; Théo Mérigeau (né en 1987) : Points de maille, pour ensemble ; Noriko Baba (née en 1977) : Au clair d’un croissant, pour ensemble. Musiciens des cinq ensembles ; direction Gonzalo Bustos, Guillaume Bourgogne et Léo Warynski

Ils ont décidé de croiser leurs projets et de fédérer leurs énergies : cinq ensembles français dédiés à la musique d’aujourd’hui, Cairn, Court-Circuit, 2e2m, Multilatérale et Sillages donnent le coup d’envoi de leur festival Ensemble(s) sur le plateau de Pan Piper.  

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S’il s’est concrétisé durant le confinement, le projet d’un festival des ensembles remonte à plus d’un an, confie Philippe Hurel (directeur de Court-Circuit), venu sur scène avec ses quatre partenaires pour inaugurer la manifestation. Le bar est fermé et les échanges restreints en ces temps de pandémie mais l’affiche est copieuse et les interprètes au rendez-vous. À raison de deux concerts par soirée, les ensembles se sont succédés, de Cairn à Multilatérale, avant de fusionner dans un finale éclectique et flamboyant.

Bénéficiant d’un partenariat avec le CNSM de Paris, la manifestation débute chaque soir avec un étudiant du DAI (Diplôme d’Artiste Interprète, répertoire contemporain) invité à jouer l’œuvre de son choix. C’est la violoniste Ayane Kawamura qui « prélude » avec Elegy de Toshie Hosokawa, déployant un nuancier de couleurs somptueux.

Cordes et anches avec l’

Quatre pièces, dont une création mondiale, invitant l’accordéon au sein du trio avec piano, sont au programme de Cairn, un ensemble fondé en 1998 par le compositeur Jérôme Combier. C’est Noriko Baba, la marraine de ce festival, qui est en tête d’affiche avec Shiosai – Tumulte des flots (2012), pour violon, violoncelle et piano. Ce dernier est préparé, opposant ses chocs lourds et trépidations bruitées aux sifflements-glissandi des cordes. La pièce au registre sombre qu’articule le silence a été écrite sous le choc du tsunami de mars 2011 au Japon.

L’accordéoniste Fanny Vicens a rejoint ses partenaires, (piano), Pauline Klaus (violon) et Éric-Maria Couturier (violoncelle) dans Weiß (Blanc) de la compositrice croate Sonja Mutić, une pièce superbement interprétée, qui entretient le mystère et la tension de l’écoute dans une recherche de sons subliminaux. Les trois instruments (violon, violoncelle et accordéon) peinent à fusionner – l’amplification est en cause – dans De l’épaisseur (1998) de dont le travail très fin sur la texture ne laisse cependant de captiver. enfile ses mitaines rouges tandis que Fanny Vicens est allée chercher son accordéon microtonal pour la pièce en création mondiale, Tracé, d’, ancien élève de Leroux. On sent le geste de l’improvisateur dans cette pièce très séduisante en cinq mouvements, pleine de vitalité et de trouvailles sonores, dont les quatre interprètes en parfaite synergie assument chaque situation de jeu avec une remarquable aisance.

Le public est autorisé à sortir entre les deux concerts même si et ses « blablas et circonférences » tendent à le maintenir à sa place. Le passeur très en verve, qu’on retrouve avec un immense plaisir après de longs mois de silence, sera présent durant tout le festival pour échanger avec le public et préparer l’écoute avec ses clefs à lui.

Les ressorts de l’électronique avec Court-Circuit

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Autre ensemble et autre programme : Trois œuvres pour instrument soliste et électronique s’affichent dans cette deuxième partie de soirée. Si la balance entre le soliste – très investi – et les haut-parleurs n’est pas totalement satisfaisante dans New-York conterpoint pour clarinette et re-recording de , on est bluffé par Embedding tangles pour flûte et électronique, une pièce de invitant Anne Cartel et le RIM José-Miguel Fernandez, virtuose d’Antescofo, le logiciel de suivi de partition de l’. L’écriture énergétique de la flûte est pensée en fonction de sa projection dans l’espace, l’électronique assurant sa trace colorée tout en tramant autour de l’instrument des lignes de contrepoint. L’engagement d’Anne Cartel impressionne tout comme les morphologies déployées en temps réel dans un espace transfiguré par notre RIM magicien.

On aurait tendance à oublier le pianiste – pourtant très réactif – tant la bande-son diffuse d’informations excitant l’oreille et les sens dans Série rose, une pièce mixte de regardant vers le désir amoureux et le sexe : de la distance tout de même et un sacré talent d’artiste sonore chez un compositeur cherchant le lien avec les autres formes d’art, qui a déjà inscrit à son catalogue une « Série noire » et une « Série blanche ».

Deux anches et cinq tuyaux avec Multilatérale

Obsessionnelle dans la répétition et exigeante dans les figures répétées, la musique de (Études obstinées) qui prélude au concert met au défi la jeune Simona Castria et son saxophone soprano dont elle contrôle avec maestria sonorité et intonation.

Un contrôle qui nous a manqué dans l’interprétation un rien heurtée du saxophoniste Miguel-Angel Lorente jouant La solitude du coureur de fond de , une pièce exigeante, elle-aussi, desservie par une acoustique il est vrai plutôt difficile. Comme chez Bedrossian, c’est le cinéma qui inspire Johannes Maria Staud dans Black-Moon dont la matière incandescente et survoltée acquiert son profil virtuose et sa fantasmagorie sous les doigts d’ à la clarinette basse. La joute sonore du clarinettiste avec le saxophone soprano de Miguel-Angel Lorente dans Schizophrenia de (directeur de Multilatérale) nous fait apprécier les nuances infimes voire les frictions des deux instruments qui se dissocient progressivement. Mais c’est avec sa clarinette contrebasse qu’ nous convainc pleinement et la musique de (Anubis-Nout) pénétrant les profondeurs de l’âme dans Anubis avant de gagner la clarté du spectre avec la figure hiératique de Nout.

Un méta-ensemble, trois chefs et deux créations

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Pas de prélude au concert final mais un hommage émouvant à David Jisse, décédé en juillet dernier, avec un court extrait de sa dernière création radiophonique Comme à la radio où il croise sa voix avec les sons de la basse électrique de Kasper Toeplitz.

On apprécie le confort acoustique du dispositif « huit pistes » pour écouter la pièce acousmatique désormais célèbre de Mortuos plango, vivos voco. Harvey y explore la richesse spectrale et vibratoire de la grande cloche ténor de la cathédrale de Winchester où vient se lover la voix traitée de son fils évoquant immanquablement Stockhausen et les voix d’enfants non moins célèbres du Gesang der Jünglinge.

, directeur de Sillages, est aussi chef d’orchestre, le premier de la soirée à être sur le devant de la scène pour donner en création mondiale, avec les musiciens des cinq ensembles confondus, Points de maille du jeune Théo Mérigeau à qui le festival a passé commande. Percussionniste de formation, Théo est encore élève au CNSM dans la classe de composition de . Son projet est rien moins qu’ambitieux, d’une durée de dix-huit minutes, cherchant à travers l’idée du « maillage » sonore à établir des correspondances avec l’univers pictural de Simon Hantaï. La première partie nous enchante, emmenée par un mouvement quasi mécanique sous la résonance de petits gongs jusqu’à un seuil de densité. La deuxième partie réamorce le processus dans une autre temporalité et un matériau sonore renouvelé, sans rien lâcher jusqu’à « l’effondrement » final.

A , chef de l’, revient le soin de créer la seconde commande du festival, Au clair d’un croissant de Noriko Baba. a repris la parole, le temps que les musiciens s’installent et que Caroline Cren « prépare » son piano. Car l’aventure fantasque et ludique dans laquelle nous embarque la compositrice consiste dans les variations, distorsions et anamorphoses instrumentales d’Au clair de la lune, le premier morceau qui a marqué ses débuts au piano : pris au pied de la lettre, il suggère une musique de plein air à Noriko Baba, avec appeaux, bruits de nature, chant du coucou, sonnettes de vélo, etc., tandis que les premières notes du thème réapparaissent dans des contextes sonores les plus inattendus, tel ce « choral inappétissant » (Satie demeure) joué par les cuivres. La trajectoire s’inscrit dans le temps circulaire du rêve où s’invitent également les premières mesures du Clair de lune de Debussy et le doux fredon d’une boite à musique. Les musiciens-performers jouent le jeu jusqu’au final ébouriffant, sous le geste précis autant qu’imperturbable de .

« C’est le vide qui permet d’atteindre la plénitude », nous dit le Tao dans la pensée bouddhiste : la phrase entre en résonance avec Wheel of Emptiness (Roue du vide) du mystique , la dernière pièce de la soirée dirigée par , chef de Multilatérale. Il nous rappelle que Jonathan Harvey a été le président de Multilatérale à sa création en 2005 et que Wheel of Emptiness (1997) était à l’affiche des premiers concerts de l’ensemble. Remarquable par son orchestration et l’espace qu’elle déploie, à la faveur du sampleur qui booste l’énergie circulaire, la pièce donne l’illusion du grand orchestre portant les sonorités à la frange de la saturation sans jamais s’y abandonner. Des sons-signaux (cloche de vache, trompette bouchée, rugosité du contrebasson…) semblent conduire notre écoute au sein d’une écriture foisonnante remarquablement servie par les musiciens du « méta-ensemble ». D’une main de maître, le chef Léo Waryinski en révèle la richesse et la plénitude dans un équilibre des masses.

Rendez-vous est pris pour 2021. Directions artistiques et interprètes sont prêts à poursuivre cette belle initiative, « pour donner de la permanence à ce qui passe », une phrase d’Alberto Giacometti que nous rappelle à l’issue de cette première édition fort réussie.

Crédit photographique : © festival Ensemble(s)

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Paris. Pan Piper. Festival Ensemble(s).11 et 13-IX-2020
11-IX : 20h : Toshie Hosokawa (né en 1955) : Elegy pour violon ; Noriko Baba (née en 1977) : Shiosai – Tumulte des flots pour violon, violoncelle et piano ; Philippe Leroux (né en 1959) : De l’épaisseur pour violon, violoncelle et accordéon ; Sonja Mutić (née en 1984) : Weiß pour violon, violoncelle, piano et accordéon ; Ofer Pelz (né en 1978) : Tracé pour violon, violoncelle, piano et accordéon (CM). Pauline Klaus, violon ; Éric-Maria Couturier, violoncelle ; Caroline Cren, piano ; Fanny Vicens, accordéon
21h30 : Steve Reich (né en 1936) : New York Counterpoint, pour clarinette et électronique ; Lara Morciano (née en 1968) : Embedding tangles pour flûte et électronique ; Pierre Jodlowski (né en 1971) : Série rose, pour piano et électronique. Anne Cartel, flûte ; Pierre Dutrieu, clarinette ; Jean-Marie Cottet, piano ; José Miguel Fernandez, informatique musicale (RIM)
13-IX : 16h : Benjamin Attahir (née en 1989) : Études obstinées (Obsessionnel n°1 et incisif n°3) pour clarinette ; Gérard Grisey (1946-1998) : Anubis et Nout pour clarinette contrebasse ; Franck Bedrossian (né en 1971) : La solitude du coureur de fond pour saxophone alto ; Johannes Maria Staud (né en 1974) : Black Moon ; Yann Robin (né 1974) : Schizophrenia pour saxophone soprano et clarinette. Simona Castria, saxophone soprano ; Alain Billard, clarinettes ; Miguel-Angel Lorente, saxophones
18h : Jonathan Harvey (1939-2012) : Mortuos plango, vivos voco pour électronique huit pistes ; Wheel of Emptiness pour ensemble ; Théo Mérigeau (né en 1987) : Points de maille, pour ensemble ; Noriko Baba (née en 1977) : Au clair d’un croissant, pour ensemble. Musiciens des cinq ensembles ; direction Gonzalo Bustos, Guillaume Bourgogne et Léo Warynski

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