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Nouvelles perspectives et expériences inédites à Musica

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Strasbourg. Festival Musica. 18-20-IX-2020

18-IX : Hall Rhin du Palais de la Musique et des Congrès
Ryoji Ikeda (né en 1966) : Body music ; Metal music. Anna Korsun (née en 1986) : MAPEBO pour ensemble chantant. Simon Steen-Andersen (né en 1976) : Run Time Error@Opel pour ensemble et vidéo. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Stimmung pour six chanteurs et six microphones. Alexandre Babel et Stéphane Garin (Eklekto), percussions ; Ensemble Moderne ; Les Métaboles, direction artistique : Léo Warynski ; électronique live SWR Experimentalstudio, son Lukas Nowok.

19-IX : 18h : Maillon, petite salle
Ryoji Ikeda (né en 1966) : Telegraph Music pour duo ; Metronome Music pour trio ; Book Music pour trio ; Ball Music pour duo ; Ruler Music pour trio (CM). Alexandre Babel, Stéphane Garin, Amélie Grould, percussion.

19-IX : 20h30 : Hall Rhin du Palais de la Musique et des Congrès
Marina Rosenfeld (née en 1968) : Teenage Lontano pour chœur et électronique. George-Friedrich Haas (né en 1953) : Joshua Tree pour orchestre (CM). Simon Steen-Andersen (né en 1976) : Piano Concerto pour soliste, orchestre, vidéo et clavier numérique. Chœur du Lycée Stanislas de Wissenbourg et du Schiller-Gymnasium d’Offenbourg ; Nicolas Hodges, piano ; Orchestre de Bâle, direction : Boldur Brönnimann.

20-IX : Ryoji Ikeda (né en 1966) : op. 2 (pour quatuor à cordes) ; op. 3 (pour quatuor à cordes). Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Quatuor à cordes op.131. Quatuor Diotima

« Adaptée » comme la plupart des manifestations en ces temps de pandémie, la 38ᵉ édition du festival Musica, emmenée pour la deuxième année par son nouveau directeur , met au cœur de la programmation la question de l’écoute et son partage au sein d’expériences collectives innovantes. En tête d’affiche s’inscrivent deux compositeurs, le minimaliste et le stupéfiant dont les conceptions se rejoignent dans une vision pluridisciplinaire de la création sonore. 

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Moins spectaculaires que ses installations lumineuses et ses réalisations dans le domaine des arts numériques qui l’ont rendu célèbre, les pièces de musiques instrumentales de programmées lors de ce premier week-end de Musica mettent en étroite relation le geste, l’œil et le son : un seul son et ses infimes variations, comme celui des deux triangles (Metal Music) qui résonnent dans le monumental Hall Rhin du Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg pour débuter le concert officiel d’ouverture #1 du festival : soirée hors norme par sa durée et son contenu, mettant en regard, après MAPEBO de Anna Korsun, deux œuvres visionnaires dont les pièces en duo d’Ikeda jouées par les percussionnistes Alexandre Babel et semblent préparer l’écoute.

Run Time Error@Opel de , devancé par la joute musclée des percussions corporelles d’Ikeda (Body Music) est une pièce audio-visuelle et un work in progress que le compositeur fait évoluer à chacune des représentations. Il est au centre de la scène, aux côtés des musiciens de l’Ensemble Moderne, pour assurer en direct, avec deux joysticks, la projection (sur un puis deux canaux) d’une vidéo où il est filmé, casque sur la tête et micro en main, en train de traquer et capter tout le potentiel sonore des espaces qu’il traverse (l’usine désaffectée d’Opel), croisant les instrumentistes au détour d’un couloir ou d’un escalier. La performance aussi drôle qu’inquiétante d’une quarantaine de minutes, qui inclut les interventions live des musiciens sur scène, consiste à manipuler en direct les images et le son (ralentis, accélérations, allers et retours) dans une frénésie de mouvement, de tension et de répétition portée ce soir jusqu’au malaise.

La vibration-résonance des crotales sous les archets des deux percussionnistes dans Metal Music (2016) d’Ikeda a cette proximité avec l’électronique qui évoque le travail d’Éliane Radigue sur son synthétiseur dans les années 80. Le public a migré vers le fond de la salle où sont assis les six chanteurs des Métaboles, micros en mains, pour interpréter Stimmung de Stockhausen. La pièce s’origine sur une fondamentale, le sib (toujours ce son unique qui semble être un des fils rouges de la soirée), apparentant la pièce au minimalisme comme au courant spectral qu’elle préfigure. Stimmung (1968) est une œuvre prophétique, reflet de l’imagination de ce rêveur d’inouï injectant, sur la base de cette grande vibration toujours entretenue, les fantasmes de son monde intérieur : pensées, poèmes, noms de divinités et autres formules magiques, autant de variations et de changements de couleurs maintenant l’écoute captive. Les six solistes (trois hommes et trois femmes) des Métaboles sont exemplaires, meneurs à tour de rôle d’une succession d’événements vocalisés dans un jeu d’appel et de réponse relevant du rituel : ils exécuteront la pièce une seconde fois, le surlendemain, dans la nef monumentale des Dominicains de Haute-Alsace.

#2 dans le Hall Rhin du Palais de la Musique et des Congrès

Teenage-Lontano
Le message est fort et la réalisation très convaincante de Teenage Lontano (2008), la pièce pour chœur d’adolescents et électronique de l’Américaine Marina Rosenfeld (retenue aux USA) qui ouvre le grand concert d’ouverture #2 le lendemain, dans le même Hall Rhin beaucoup plus seyant que la salle Erasme des éditions précédentes. « Manifeste intergénérationnel », Teenage Lontano est une réécriture de Lontano de Ligeti mettant au centre de la scène la jeune génération (choeur mixte de lycéens) alignée face au public et invitée à reconstituer vocalement (quelques sifflets aidant) la micropolyphonie de Ligeti tandis qu’une partie électronique superbement projetée donne l’espace et l’envergure du projet. Faire « une reprise » revient à proposer que l’œuvre s’incarne à travers différentes possibilités d’écoute et de réception, explique la compositrice. Dans Teenage Lontano, l’ear score, une technologie et un mode de partage que connaissent bien les ados d’aujourd’hui, se substitue à la partition, la note à chanter étant murmurée à leurs oreilles munies d’écouteurs : l’idée est lumineuse, qui pourrait donner l’envie aux compositeur.trice.s de « réécrire » d’autres chefs-d’œuvre du répertoire !

L’orchestre de Bâle est installé sur le plateau et le public invité à se déplacer pour les deux œuvres suivantes. C’est la voûte étoilée qui nourrit l’imaginaire sonore de George-Friedrich Haas dans Joshua tree, une pièce d’orchestre très évocatrice, donnée en création mondiale, où la fantasmagorie sonore et la richesse des textures microtonales sont superbement restituées par les musiciens et leur chef .

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Ils ne déméritent pas dans le Concerto pour piano (2014) de Simon Steen-Andersen même si le soliste devient le héros de cette aventure inédite qui se joue à la fois sur scène et sur l’écran blanc placé à côté de lui et découpé sur mesure. « J’aime bien les moments hautement chargés en énergie » prévient le compositeur : telle cette image inaugurale, projetée sur le grand écran, d’un piano lâché d’une hauteur de trois étages qui vient se fracasser sur le sol. Utilisant la technique « slow-slow motion » (ce microscope du temps), le compositeur zoome l’instant de la chute relayée par l’orchestre dont le cluster ffff ébranle le sol du Hall Rhin : « des énergies monstrueuses sont libérés dans l’instrument sans que celui-ci ne soit joué » ajoute-t-il. Le préambule est saisissant autant que traumatique, où s’origine le dispositif du concerto. Car le piano accidenté est restauré et va apparaître, grandeur nature, sur l’écran blanc qui jouxte le piano à queue. Il est joué par le pianiste – virtuel – qui partage la vedette avec son double bien réel. Avec ses mitaines noires, en prévision des nombreux glissandi exécutés sur le clavier, assure sa propre partie instrumentale ainsi que celle du piano virtuel grâce au sampler placé au-dessus du clavier. L’orchestre quant à lui absorbe et reproduit les sons défectueux, bruités, distordus et fortement détempérés émis par le piano cassé, celui qui intéresse notre compositeur. Autre instant délectable, ce « pas de deux » entre l’orchestre et le piano, projeté sur le plein écran, effectuant des « allers-retours » bien rythmés, plus comiques que traumatiques cette fois, avant et pendant sa destruction.

Ainsi le compositeur assume-t-il sa position critique vis à vis de l’héritage, dans la déconstruction joyeuse des modèles et l’élan d’une fulgurante imagination. Imperturbable, Nicolas Hodges joue le jeu avec l’abattage virtuose qu’on lui connait, épaulé par un orchestre et un chef magnifiquement réactifs.

Portrait Ryoji Ikeda

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Le théâtre musical affleure dans les cinq pièces écrites par Ryoji Ikeda pour Musica et données au nouveau théâtre du Maillon inauguré en octobre 2019. Chacune d’elles fait appel à un dispositif scénique et sonore spécifique, tels ces deux télégraphes électriques dont raffole le Japonais minimaliste, émettant des signaux pointillistes en une sorte de code morse dont le message nous échappe. Joué à trois, Alexandre Babel, et Amélie Grould, Metronome Music sent son Ligeti, mais le geste des musiciens modifiant les vitesses des six métronomes est ici inclus dans la performance. Book music (pour trio) regarde vers Filidei (Esercizio di passia II) où geste et matière (les pages qui se tournent) font musique. Aux billes dans les bols, on préfèrera le doux rebond des balles de ping-pong sous les doigts experts des percussionnistes exigeant une écoute aigüe. Même jeu de rebond avec les ballons de volley (en trio) soumis à des schémas rythmiques plus complexes, les partitions graphiques étant posées à même le sol. La dernière scène (Ruler music), en trio toujours, est plus développée, où les trois performers sont à la table, celle du compositeur peut-être, avec ses humeurs et son rituel d’écriture aussi minutieux que sonore où l’humour passe en filigrane.

« Pour moi, la composition musicale est une propriété mathématique, tandis que le son est une propriété physique ». Cette déclaration de Ryoji Ikeda éclaire parfaitement l’esthétique de ses deux quatuors à cordes op.2 et op.3 (2001-2002) joués par les Diotima en grande forme dans la salle de la Bourse. Le concert se déroule sans applaudissements, les deux pièces encadrant, tels un prélude et un postlude, le monumental opus 131 de Beethoven et ses sept mouvements enchaînés.

Le temps est long, les sons tenus et non vibrés, la distribution des hauteurs et des archets soumise au déterminisme d’un algorithme dans l’op. 2 d’Ikeda dont le pouvoir hypnotique opère sous le geste concentré des Diotima. L’écoute s’en trouve purifiée et la fugue transcendée, qui débute le Quatuor n° 14 de Beethoven : belle synergie des archets et discours sans faille dans les trois premiers mouvements avant de plonger dans les variations-métamorphoses du mouvement lent, le plus long de Beethoven, bien mené, dans l’homogénéité de la couleur et la profondeur de la pensée. Le Presto est pris à vive allure dont le jeu sur le chevalet dans la ronde diabolique de la coda préfigure l’écriture d’un Berg. Énergie et puissance sont exigées dans le Finale implacable, sommet de l’édifice atteint avec panache par nos quatre musiciens. La tension retombe avec l’op.3 du Japonais. Le protocole a changé : ce sont des accords tenus sur lesquels s’inscrivent à tour de rôle ou en tuilage les lignes solistes qui animent l’écriture : zénitude et bas voltage s’installent pour clore cette heure très riche de concert dans le temps de la contemplation.

Crédit photographique : © Clars Svankjaer (Simon Steen-Andersen) / Musica / Michèle Tosi

Mis à jour le 25/09/2020 à 11h

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19-IX : 18h : Maillon, petite salle
Ryoji Ikeda (né en 1966) : Telegraph Music pour duo ; Metronome Music pour trio ; Book Music pour trio ; Ball Music pour duo ; Ruler Music pour trio (CM). Alexandre Babel, Stéphane Garin, Amélie Grould, percussion.

19-IX : 20h30 : Hall Rhin du Palais de la Musique et des Congrès
Marina Rosenfeld (née en 1968) : Teenage Lontano pour chœur et électronique. George-Friedrich Haas (né en 1953) : Joshua Tree pour orchestre (CM). Simon Steen-Andersen (né en 1976) : Piano Concerto pour soliste, orchestre, vidéo et clavier numérique. Chœur du Lycée Stanislas de Wissenbourg et du Schiller-Gymnasium d’Offenbourg ; Nicolas Hodges, piano ; Orchestre de Bâle, direction : Boldur Brönnimann.

20-IX : Ryoji Ikeda (né en 1966) : op. 2 (pour quatuor à cordes) ; op. 3 (pour quatuor à cordes). Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Quatuor à cordes op.131. Quatuor Diotima

Mots-clefs de cet article
  • PE Lephay

    Vraie et belle découverte que l’œuvre de Ryoji Ikeda (même si certains partitions sentent le systématisme). Avant les concerts d’ouverture, était donnée une partition magique pour 100 cymbales, œuvre absolument fascinante et d’une grande finesse.

    Je serais bien moins enthousiaste que Michèle Tosi sur le concerto pour 2 pianos, l’un réel, l’autre enregistré, de Simon Steen-Andersen, œuvre qui hésite entre sérieux et comique, et pour tout dire assez anecdotique. Plus intéressant effectivement la partition du même Simon Steen-Andersen mettant en scène tout le potentiel sonore d’une usine désaffectée relayé en direct par un ensemble instrumental virtuose (l’excellent Ensemble Modern). Très belle découverte aussi que l’excellent Basel Sinfonietta qui officia pour le deuxième concert d’ouverture.

    Quant à l’exécution de Stimmung de Stockhausen, j’ai trouvé Les Métaboles très à côté de la plaque, à commencer par une interprétation qui ne fait entendre pratiquement aucune harmonique chez les chanteurs alors que l’œuvre repose intégralement sur cette technique de chant bien particulière (par ailleurs, le bourdon électronique de Si bémol était bien trop présent – et fort laid). L’acoustique du lieu, sèche, n’aidait pas à jouir de cette partition dont l’interprétation sans magie parut ce soir-là fort longue.

    Petite parenthèse à propos de Teenage Lontano de Marina Rosenfeld, ce ne sont pas des lycéens allemands (pitié, épargnez-nous la lourde écriture inclusive !) qui chantaient mais bel et bien des lycéens (et étudiants) français. Dommage tout de même que la (fort belle) partie électronique ait été aussi forte et n’ait pas permis d’entendre correctement la partie chorale…

    • Merci pour votre vigilance, nous corrigeons

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