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L’œnolisme invétéré de Moussorgski

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En tant que médecin et musicologue, Jean-Luc Caron propose aux lecteurs de ResMusica un dossier original sur les pathologies et la mort des plus grands musiciens. Pour accéder au dossier complet : Pathologies et mort de musiciens

 

(1839-1881) est emblématique de l’identité de la musique russe, pour la puissance de ses visions et de son expression. Mais qu’en est-il de son parcours humain, prématurément interrompu ?

Modest-Moussorgski-par-Ilya-Repin-1881-Tretyakov-Gallery-MoscouUn indéniable talent et un caractère ombrageux et lunatique ont ponctué une existence relativement courte puisqu’il s’éteint prématurément à l’âge de 42 ans vaincu, par ses terribles démons.

Pianiste prodige, issu d’une famille de propriétaires terriens, il entre dans l’armée puis travaille dans l’administration russe tout en se penchant sur la composition. Une constante chez lui : devenir compositeur. Déjà, il apparaît comme un adolescent vulnérable et anxieux. S’il fréquente le Groupe des Cinq, le cercle artistique de , son existence est malheureusement scandée d’une tenace série d’échecs personnels.

Moussorgski souffre d’une terrible maladie, d’un fléau tenace dont beaucoup n’ont su ou pu se défaire. Son caractère instable, sa nervosité permanente, ses déboires entretiennent et accentuent un alcoolisme invétéré et incurable. Ce sinistre penchant, devenu une authentique addiction depuis un premier épisode sérieux d’alcoolisme survenu en 1865, est responsable de nombreuses partitions inachevées, qu’après sa mort d’autres compositeurs ont terminées, souvent en s’éloignant de son esthétique et de ses intentions. Les chefs-d’œuvre que nous connaissons démontrent, sans contestation possible, la formidable puissance créatrice de cet homme en dépit de ce handicap permanent.

Lorsqu’il quitte l’école militaire avec le grade de lieutenant à l’âge de dix-sept ans (1856), Moussorgski est déjà habitué à boire abondamment. A la vodka, qu’il ne dédaigne pas, il préfère le champagne et le cognac, tendance fortement accentuée par une vie mondaine déjà assidue. Il fréquente les salons d’Alexandre Dargominski, rencontre et se rapproche des musiciens , César Cui, , et du critique Vladimir Stassov dont le rôle sera déterminant pour le Groupe des Cinq. L’année suivante, été 1857, il est touché par une « dépression nerveuse » dont l’origine n’est pas claire. Son état s’intensifie quelques mois plus tard.

Innombrables étaient ceux qui en Russie buvaient en grande quantité, en excès, sans mesure. Cette forte inclination, ces beuveries revendiquées et institutionnalisées, s’inscrivaient dans une sorte de consensus fraternel exacerbé par l’interminable danse des toasts aux motivations les plus diverses.

En 1859, survient une « crise » des plus intenses marquée par un douloureux examen de conscience, un troublant mysticisme, un doute tenace, une aboulie soutenue, une dépression nerveuse, de multiples projets vite abandonnés, les échecs des quelques partitions achevées dûes sans doute à cet alcoolisme irrépressible et fortement déstabilisant. Une habitude destructrice et incontrôlable dégradant peu à peu le cerveau, le système neurologique, le foie, le sang. Sans parler de la qualité déplorable de ces alcools dangereux, souvent frelatés et toxiques ! Mais l’importance primordiale ne réside-t-elle pas à se perdre, volontairement, et à toute vitesse, dans les limbes du délire avidement recherché ?

Tous les témoignages concordent à reconnaître à la palme de l’ivrognerie, et ce dès l’âge de quinze ans. Dépourvu de limites, toute occasion, même fictive, justifie l’absorption immodérée d’énormes quantités de cognac la nuit venue.

Lorsque le tsar Alexandre II abolit le servage en 1861, Moussorgski rencontre de graves difficultés financières et ne compose plus pendant deux ans. La formalisation du Groupe des Cinq en 1862 (Moussorgski, , , Mili Balakirev, César Cui) ne l’empêche pas de sombrer une nouvelle fois dans la neurasthénie. A la mort de sa chère mère en 1865, il est ruiné et ne parvient pas à retrouver une santé morale. Il devient athée et ne réussit plus à se fixer, à se stabiliser. Les crises se succèdent ou se chevauchent, on évoque une épilepsie, les effets secondaires des alcoolisations aiguës mais aussi des tentatives de sevrage non maîtrisées ; un ennui tenace le tenaille, la jalousie le ronge, la paresse le fige, les colères incontrôlées l’isolent encore davantage socialement. Les rentrées d’argent deviennent incertaines, irrégulières et bien maigres. Le soutien amical et généreux de la sœur du compositeur , Ludmilla Chestokova, restera platonique.

Il reprend par à-coups son Boris Godounov en 1868, il est âgé de vingt-neuf ans et l’année suivante, il met en route la composition de l’opéra Khovantchina qu’il n’achèvera jamais. La première version de Boris Godounov est refusée par le théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg en 1870. Au cours de ces années, il abandonne ou fait traîner plusieurs projets musicaux. Il rompt avec les membres du Groupe des Cinq et ne bénéficie que de succès brefs et contenus. Dans son esprit, la réalité se distord davantage, venant perturber plus encore son regard sur la vie, sur sa vie.

Il vit un temps dans la même chambre que Rimski-Korsakov (1871) et s’attelle à une deuxième version de Boris Godounov, mais bientôt âgé trente-trois ans (1872), il réfléchit à son parcours humain et créateur tout en refusant les aides de ses amis. Toutefois Boris Godounov est accueilli avec succès par le public en février 1874. L’alcool est quasi quotidiennement au rendez-vous. Il commence un nouveau chef-d’œuvre, les Tableaux d’une exposition. Sa condition physique et mentale se dégrade, il décline sensiblement, rongé par l’idée de la mort et ses échecs itératifs.

Autour de l’année 1878 sa solitude s’intensifie et si Ludmilla Chestokova lui fait promettre d’arrêter durablement de boire, il ne résiste pas. La descente aux enfers se poursuit inexorablement, à tel point que Balakirev parle de dépouille à son propos. Il précise le 13 octobre 1878 : « L’organisme est trop profondément ruiné pour être autre chose qu’un cadavre ». Certains amis se détournent de lui, d’autres décèdent. Néanmoins, en 1879, plusieurs de ses chansons remportent l’adhésion.

Au cours d’une soirée organisée à la mémoire de Dostoïevski, décédé le 28 janvier 1881, il improvise au piano un bel hommage funèbre d’après des passages de Boris Godounov. Nous sommes le 4 février. Soudain, un malaise survient rapidement suivit de plusieurs autres. Hospitalisé dans un service de l’armée, son état est jugé très sévère, mais un mieux se dessine, et il reste sous surveillance médicale durant quelques semaines. Il reçoit la visite de nombreux proches, amis et musiciens de renom. Tous constatent qu’il émet parfois des propos peu cohérents mais cliniquement le mieux entr’aperçu se confirme. Le célèbre tableau peint à l’hôpital une dizaine de jours avant sa disparition, par , dévoile un personnage halluciné, abimé, vieilli, d’un réalisme effrayant.

Le 16 mars 1881, voulant fêter ce qu’il pensait être son anniversaire, il boit pendant la nuit une bouteille de cognac apportée en douce par un soignant inconséquent. Il est retrouvé mort au pied de son lit à cinq heures du matin. Ses obsèques fastueuses se déroulent deux jours plus tard. « Tous les hommes de génie et de progrès en Russie sont et seront éternellement des forçats ou des ivrognes. » Dostoïevski (Les Possédés)

Crédits photographiques : Portrait du compositeur Modest Moussorgski, peinture d’Ilyan Repin, 1881. Tretyakov Gallery, Moscou.

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