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Le Lac des Cygnes réussi d’Angelin Preljocaj à la Comédie de Clermont-Ferrand

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La Comédie de Clermont-Ferrand. 7-X-2020. Le Lac des Cygnes, ballet en quatre actes, inspiré d’un conte allemand (Première mondiale). Chorégraphie : Angelin Preljocaj. Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovski. Musique additionnelle : 79D. Costumes : Igor Chapurin. Vidéo : Boris Labbé. Lumières : Éric Soyer. Assistant, adjoint à la direction artistique : Youri Aharon Van den Bosch. Choréologue : Dany Lévêque.
Avec Théa Martin, Odette / Odile ; Laurent Le Gall, Siegfried ; Clara Freschel, mère de Siegfried ; Baptiste Coissieu, père de Siegfried ; Antoine Dubois, Rothbart ; et Lucile Boulay, Celian Bruni, Elliot Bussinet, Zoé Charpentier, Leonardo Cremaschi, Mirea Delogu, Lucia Deville, Isabel Garcia López, Jack Gibbs, Mar Gómez Ballester, Naïse Hagneré, Verity Jacobsen, Jordan Kindell, Beatrice La Fata, Florine Pegat-Toquet, Agathe Peluso, Mireia Reyes Valenciano, Simon Ripert, Khevyn Sigismondi, Manuela Spera, Micol Taiana

Dans le tout nouveau théâtre de la Comédie de Clermont-Ferrand, signe une version réussie du Lac des cygnes, respectant l’argument et les quatre actes de la chorégraphie originelle. Un défi de taille relevé par le pour ce premier ballet post confinement.

Après 18 ans de nomadisme, la Comédie de Clermont-Ferrand a emménagé à la rentrée dans son magnifique nouveau théâtre, installé dans l’ancienne gare routière de la ville, un bâtiment de béton conçu par Valentin Vigneron au début des années 60 et remanié intelligemment par l’architecte portugais Edouardo de Soto Moura. En écho au thème du voyage, qui était la destination première de ce très beau lieu, la grande salle de l’Horizon de 878 places est un théâtre chaleureux à dominante de bois, dont le gradin est parfaitement incliné vers un vaste plateau. Une autre salle, baptisée salle des possibles, propose aux artistes de travailler sur un plateau presque aussi grand et complètement modulable.

C’est dans cet écrin presque intime qu’ a pu créer en Première mondiale sa version du Lac des cygnes, le plus célèbre des ballets classiques. Soutenu par la direction du théâtre et son conseil d’administration, présidé par , il a pu démarrer les répétitions le 22 juin, avec un mois et demi de retard sur son planning. Un soulagement pour le chorégraphe et les danseurs du qui se sont lancés à corps perdu dans le travail de création.

Le chorégraphe a choisi de transposer l’intrigue dans un univers contemporain, au milieu des tours d’un quartier d’affaires ressemblant à La Défense ou à la City de Londres. Ce retour au ballet narratif lui permet d’allier écriture de corps de ballet pour les ensembles et de très efficaces duos, trios ou quatuors. Dans le 1er acte, jeunes yuppies et golden girls des années 80, dansent en boîte de nuit sur fond de cours de bourses mondiales. En choisissant cette période pour cadre de son nouveau ballet narratif, Angelin Preljocaj a voulu transposer l’intrigue originale du conte allemand dans l’ambiance effervescente des années fric. Au lieu de jeunes princes arrogants, il met en scène l’assurance de ces jeunes financiers. Au lieu d’un roi omnipotent, il décrit un multimilliardaire mégalomane.

La narration proposée dans ce premier acte n’est cependant pas encore suffisamment explicite pour introduire l’origine de la romance entre Siegfried et Odette, ni pour nous permettre de bien comprendre le rôle de chacun des personnages. Ici, le concept est peut-être un peu moins radical et efficace que dans les précédentes relectures de ballets signées Angelin Preljocaj. Il faut dire que la transposition exceptionnelle de Roméo et Juliette était portée par la rencontre entre les origines balkaniques du chorégraphe et la vision orwellienne d’Enki Bilal du chef d’œuvre de Shakespeare. Dans Blanche-Neige, autre succès planétaire du chorégraphe, c’est la dimension fantastique qui donnait le ton, aidée par une caractérisation très forte des personnages grâce aux costumes de Jean-Paul Gaultier.

À défaut d’un univers plastique ou historique très marqué, de superbes propositions vidéo rythment les quatre actes du spectacle et font office de scénographie. C’est le vidéaste qui signe ces très belles images. Dès le tableau d’ouverture, un squelette humain devient squelette de cygne, signant la transformation de la jeune Odette en cygne blanc. Le paysage, qu’il soit urbain (des gratte-ciels de bureaux) ou plus champêtre (le lac, les roches et la forêt qui l’entoure) est suggéré par de subtiles et élégantes images en noir et blanc devant lesquelles évoluent les danseurs.

Rothbart, vrai personnage de méchant incarné par , est flanqué de deux mauvais garçons en cuir et chaînes d’argent qui laissent le prince Siegfried pour mort au bord du lac. Ce sont eux qui avaient enlevé et transformé de force la jeune Odette en cygne. On retrouve régulièrement dans les pièces d’Angelin Preljocaj ces figures de mauvais garçons, hommes de main aux méthodes violentes et expéditives. Dans les ballets narratifs, comme Roméo et Juliette ou Blanche-Neige, ils sont les méchants qui permettent à la légende de devenir noire. Dans les pièces dont l’argument est plus contemporain, comme Ce que j’appelle oubli, ils forment la matière même de la pièce, résonnant encore avec la violence du rapt nuptial du Noces des débuts du jeune chorégraphe. Il faudra un jour s’intéresser à cette fascination pour les mauvais garçons !

Angelin Preljocaj a utilisé pour ces deux heures de spectacle 90 % de musiques de Piotr Ilitch Tchaikovski, dont une très grande majorité proviennent de la partition du Lac des Cygnes. Dès le premier acte, cependant, on s’aperçoit qu’une grande partie de ces musiques sont purement décoratives, conçues pour un ballet classique en quatre actes où divertissements, morceaux de bravoure et pantomime se taillaient la part du lion. Déshabillé de ces artifices, le ballet semble en avoir moins besoin pour faire avancer la narration et certaines séquences prennent de ce fait le risque de tourner un peu à vide. La marche de la Cour au premier acte est, par exemple, purement fonctionnelle. D’autres morceaux sont utilisés à contre-sens par le chorégraphe, comme lorsque les danseurs alignés effectuent les gestes de sémaphores.

Il n’y a plus besoin de pointes pour danser Le Lac !

Il n’y a plus besoin de pointes pour danser Le Lac ! La preuve avec Angelin Preljocaj qui laisse ses danseuses pieds nus. Dans le deuxième acte, qui est le premier acte blanc, les cygnes en tutu contemporain et en ligne reconstruisent les célébrissimes ports de bras du cygne dans une version plus proche du mouvement de la nature. Bras repliés sur l’épaule, mouvements qui partent des omoplates, ce sont des cygnes dotés d’ailes qui ploient et inclinent leur corps avec grâce.

Les meilleurs morceaux du ballet de Marius Petipa et Lev Ivanov ne sont pas oubliés. Dans le deuxième acte, on se régale successivement de la variation des quatre grands cygnes et des quatre petits cygnes à la sauce contemporaine. Une chorégraphie très inventive et aussi pleine d’humour que la version originale. La fin du deuxième acte est particulièrement réussie, avec un regroupement de cygnes en damier, puis en corbeille, magnifiquement éclairé de zébrures noires et blanches. Une prouesse signée , créateur et sculpteur des lumières de nombreux spectacles d’Angelin Preljocaj. L’ensemble offre une belle unité, très bien travaillée.

Le troisième acte offre une toute autre vision, avec des projections vidéo sur les trois côtés de la cage de scène, qui entourent les danseurs. C’est le monde de la nuit et du cygne noir qui impose son rythme tragique à une cour qui danse en noir et en paillettes. Le chorégraphe ayant démarré les répétitions le 22 juin, certaines scènes semblent véritablement s’inscrire dans une époque marquée par le Covid. C’est le cas de ce tutti de la Cour sur des chaises pliantes noires, sur lesquelles chacun danse à bonne distance de son voisin. Comme dans la version classique, les divertissements s’enchaînent, danse hongroise, brillante danse espagnole, puis tzigane avec la reine et le roi. C’est un prélude à la fin attendue de l’acte 3 avec séduction, mariage et révélation du subterfuge du cygne noir qui laisse le prince désespéré.

Aussi à l’aise en Odile qu’en Odette, la jeune danseuse  est encore un peu concentrée sur la chorégraphie athlétique et techniquement complexe que lui demande le chorégraphe pour pousser plus loin son interprétation, dans la mélancolie pour le cygne blanc, l’assurance crâne pour le cygne noir. Le lâcher prise viendra avec la poursuite des séries de représentations. , qui danse Siegfried, est félin et souple, toujours vêtu de plusieurs couches de vêtements qui ralentissent sa mise à nu, au propre comme au figuré. L’ensemble forme un duo équilibré et bien présent dans tous les moments clés du ballet.

Pour la première fois, Angelin Preljocaj s’est attaqué avec Le Lac des Cygnes à un véritable ballet de « corps de ballet », notamment dans les deux actes blancs où il parvient à aligner une superbe série de cygnes. C’est la partie de la chorégraphie qui est sans conteste la plus inventive et la plus subtile. Elle a nécessité des heures de mise au point avec les danseuses de la compagnie, qui se sont beaucoup investies dans cette recherche collective. Le chorégraphe y réinvente complètement la gestuelle traditionnelle du ballet classique, tout en conservant la structure en miroir de la chorégraphie originale. Alignés de part et d’autre de la scène dans l’acte 2, puis groupées en bouquet, les cygnes approfondissent la dimension symétrique de la chorégraphie dans l’acte 4, en dansant par deux, placés face à face. L’ensemble est saisissant. Bien que très court, cet acte final est l’un des plus aboutis de ce spectacle total qui devrait connaître le même succès public que les précédents ballets narratifs du chorégraphe.

Crédits photographiques : © Jean-Claude Carbonne

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La Comédie de Clermont-Ferrand. 7-X-2020. Le Lac des Cygnes, ballet en quatre actes, inspiré d’un conte allemand (Première mondiale). Chorégraphie : Angelin Preljocaj. Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovski. Musique additionnelle : 79D. Costumes : Igor Chapurin. Vidéo : Boris Labbé. Lumières : Éric Soyer. Assistant, adjoint à la direction artistique : Youri Aharon Van den Bosch. Choréologue : Dany Lévêque.
Avec Théa Martin, Odette / Odile ; Laurent Le Gall, Siegfried ; Clara Freschel, mère de Siegfried ; Baptiste Coissieu, père de Siegfried ; Antoine Dubois, Rothbart ; et Lucile Boulay, Celian Bruni, Elliot Bussinet, Zoé Charpentier, Leonardo Cremaschi, Mirea Delogu, Lucia Deville, Isabel Garcia López, Jack Gibbs, Mar Gómez Ballester, Naïse Hagneré, Verity Jacobsen, Jordan Kindell, Beatrice La Fata, Florine Pegat-Toquet, Agathe Peluso, Mireia Reyes Valenciano, Simon Ripert, Khevyn Sigismondi, Manuela Spera, Micol Taiana

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