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Le Concert Spirituel d’Hervé Niquet, lauréat 2020 du Prix Liliane Bettencourt

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La Fondation Bettencourt Schueller et l’Académie des beaux-arts s’attachent à faire rayonner l’art vocal français à travers le Prix Liliane Bettencourt. Consacrée à la mise en valeur de chœurs professionnels français quelle que soit leur forme, cette trentième édition récompense Hervé Niquet et son Concert spirituel.

Concert Spirituel 1ResMusica : Votre énergie est bien connue des mélomanes. Êtes-vous plein d’énergie en ces temps difficiles pour le monde de la Culture, et particulièrement pour le spectacle vivant ? Comment fait face à cette situation ?

 : Ce serait mentir de vous dire que nous n’avons pas eu, et moi le premier, un moment de sidération qui nous a complètement déstabilisé. Et puis très vite, il a fallu décupler notre énergie et nos efforts pour trouver des solutions, être visible et se battre pour nos intermittents. Ce second confinement nous laisse travailler, et là je peux vous dire que tous les artistes sont sur-motivés pour créer, jouer et enregistrer tous ensemble. Le rapport au public est indispensable dans notre métier, mais quand vous êtes un orchestre et un chœur, ne plus s’entendre est un vrai drame pour conserver son « son » et son harmonie !

Avec et nos partenaires, nous avons cherché à maintenir nos activités : des répétitions menées jusqu’au bout pour pouvoir tourner par la suite, des enregistrements anticipés, des captations alternatives envisagées en quelques jours, le maintien de nos actions à l’hôpital, etc.

RM : Comment acceptez-vous les décisions prises ? Si vous les acceptez !

HN : Comme beaucoup d’artistes, je comprends mal la fermeture des salles de spectacle alors que les équipes artistiques (artistes et programmateurs) ont réalisé un immense travail pour établir des protocoles sanitaires stricts. La distanciation des musiciens, avec un plateau complètement éclaté, a été un énorme facteur d’inquiétudes pour moi, je perdais tout le travail accompli, toutes les habitudes !

Finalement il a bien fallu s’habituer (c’était plus qu’important de remonter sur scène), et on en tire des leçons positives. Par exemple, l’écoute devient plus sensible. Les conditions difficiles ne sont plus un handicap mais un outil pour ouvrir nos oreilles !

On est épuisé car on fait, on défait, on refait perpétuellement. C’est abrutissant pour les équipes de ne pas savoir. Ce qu’il nous faut aujourd’hui ce sont des perspectives sur plusieurs mois, nous laisser faire notre travail.

RM : Est-ce que pour vous, l’épreuve que nous vivons doit nous imposer à revoir les paradigmes du secteur culturel ? Et si oui, lesquels et de quelle manière ?

HN : Je crois que les difficultés, que nous traversons, ont tout de même un impact positif : faire enfin bouger les lignes sur un certain nombre de sujets importants. Le secteur des indépendants a, il me semble, montré son rôle fondamental dans le secteur musical en apportant une offre unique et en ayant démontré un modèle constamment en évolution répondant aux questionnements actuels.

J’espère que nous avons été entendus par les pouvoirs publics – l’annonce d’une restructuration des aides du secteur en est un signe, car il est temps de protéger nos artistes et notre pouvoir de création. On ne vit pas une telle crise sans se remettre en question.

RM : Obtenir le Prix Liliane Bettencourt pour le chant choral de la Fondation Bettencourt Schueller : voilà une bonne nouvelle !

HN : A qui le dites-vous ! Bon sang je n’y croyais pas quand ils m’ont appelé ! On était à la sortie du confinement au printemps quand la nouvelle est tombée. Nous sommes très fiers car ce prix reconnaît plus de trente ans de travail, et je peux le dire aujourd’hui, le fait de conserver un chœur est un réel investissement pour un ensemble baroque. Et puis avec le contexte particulièrement difficile pour l’emploi de nos chanteurs, c’était un symbole fort pour nous de continuer à nous battre pour le chant choral et à proposer plus que jamais aux programmateurs des concerts avec orchestre ET chœur !

RM : Concrètement, le Prix Liliane Bettencourt pour le chant choral, c’est une dotation de 50 000 euros et la possibilité d’un accompagnement pour la réalisation d’un projet de développement allant jusqu’à 100 000 euros. Qu’est-ce que le Concert Spirituel a prévu de faire avec cet argent ?

HN : Plein de choses ! On ne va pas chômer comme d’habitude. Vous savez, pour recevoir ce prix il faut réaliser un dossier très complet avec notamment de grands axes de développement sur ses envies et ambitions pour son chœur.

Alors, on a décidé de rêver encore un peu plus : en poursuivant notre engagement premier pour le patrimoine musical français, et toujours plus sortir des sentiers battus ; en mettant l’accent sur la formation et l’insertion des jeunes chanteurs et talents de demain, et collaborer avec de jeunes ensembles pour (soyons un peu vantard) transmettre notre savoir-faire ; en multipliant nos programmes « participatifs »; en permettant à notre chœur de collaborer plus régulièrement avec des orchestres nationaux et internationaux dans des répertoires divers ; et plus que jamais en maintenant voire augmenter le recrutement des choristes dans un climat extrêmement tendu.

Concert Spirituel 3
RM : Le financement privé dans le monde de la Culture est un concept perçu bien différemment en France par rapport aux pays anglo-saxons par exemple. Comment voyez-vous les choses sur cette question ? Est-ce que la pandémie vous a fait modifier votre perception ?

HN : La première aide du Concert Spirituel est venue d’une initiative privée : Nicole Bru, puis aujourd’hui via la Fondation Bru, donc je peux témoigner que je connais l’importance du mécénat pour la culture. Nous avons eu la chance au Concert Spirituel d’avoir des partenaires exceptionnels qui ont tout de suite répondu à l’appel quand nous leur avons expliqué que nous allions traverser une crise sans précédent, Mécénat Musical Société Générale notamment. Je pense qu’un financement privé qui s’engage sur des périodes longues, comme la Fondation Bettencourt Schueller qui nous accompagne sur 3 ans, est nécessaire pour notre secteur. Les ensembles ont besoin de stabilité pour créer et innover, et c’est un équilibre précieux mais parfois difficile à trouver entre le financement privé et les aides publiques.

RM : Peu importe confinement ou non, votre actualité reste riche ! La sortie d’Armide 1778, du disque de Rédemption de César Franck, ou encore de l’enregistrement de L’Ile du rêve de Reynaldo Hahn en témoignent. Avec l’enregistrement des mélodies pour orchestre de Jules Massenet à la Philharmonie de Paris ce mois-ci, il est clair que vous prenez un plaisir certain à vous aventurer vers des territoires inconnus. Quels sont les avantages et les inconvénients de ce choix artistique selon vous ?

HN : Comme je crois profondément qu’il n’y a pas de frontière dans la musique française, je crois aussi qu’on ne peut se contenter de ce que l’on connaît, quel ennui sinon !

Pour toutes les découvertes menées en musique baroque depuis quelques décennies, et encore aujourd’hui heureusement, il existe les mêmes « nouveautés » sur chaque période de l’histoire de la musique. Alors cela peut faire peur aux programmateurs, car l’inconnu remplit (faussement) moins que le tube. On passe dix fois plus de temps à convaincre les gens. Mais je crois que le travail des ensembles baroque notamment, ou d’institutions comme le CMBV ou le Palazzetto Bru Zane, ont su démontrer l’engouement du public pour les inédits. Même les Anglais ont adoré notre Armide tardive, c’est pour dire.

Alors l’avantage, c’est que l’on reste des défricheurs même après plus de trente ans de direction. Transmettre, faire des choses infaisables et improbables, oser, j’aime ça !

Crédits photographiques : © MYOP Pierre-Hybre

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