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En hommage à l’altiste Christophe Desjardins

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Paris. Cité de la Musique-Philharmonie de Paris. Le Studio. 24-I-2021. Biennale Pierre Boulez. Céline Steiner (née en 1977) : Apories pour alto et électronique ; Patrick Marcland (né en 1944) : Alto-Solo 1 pour alto solo ; Pierre Boulez (1925-2016) : Messagesquisse, nouvelle version pour alto et bande ; Philippe Manoury (né en 1952) : Partita I pour alto et électronique. Louise Desjardins, Laurent Camatte, Adrien La Marca, Carole Dauphin-Roth, alto. Serge Lemouton, réalisation en informatique musicale ; Grame, dispositif électronique

Il aurait dû être sur la scène pour cette deuxième Biennale Pierre Boulez. L’immense altiste à qui la Philharmonie de Paris rend hommage nous a quittés en février dernier.

Quatre altistes se relaient sur le plateau du Studio dans un programme qu’il avait lui-même conçu et où trois des quatre pièces font appel à l’outil électronique. Entre chacune d’elle, c’est sa voix qui nous revient. Il est au micro d’Arnaud Merlin et nous parle de son métier d’interprète et son travail avec les compositeurs, nous rappelant quel grand artiste il a été.

Geste ample, sonorité chaleureuse et archet souverain : Louise Desjardins (sa nièce et membre du Quatuor Akilone) nous impressionne dans Apories pour alto et électronique de la Française qui est ce soir à la console de projection. Donnée en création mondiale, la pièce hautement virtuose, commande de la Philharmonie, s’inscrit dans la mouvance spectrale. Des graves de l’instrument au registre aigu, et dans un ressassement obsessionnel du geste instrumental, l’image sonore se découvre, se modifie et se distord, démultipliée par l’électronique (amplification et spatialisation) qui détaille la richesse du spectre et en darde les couleurs. Création toujours avec la pièce du Niçois Alto-Solo I, écrite pour et portée ce soir par dont l’engagement sans faille et l’énergie du geste servent la trajectoire aventureuse et les lignes éruptives de cette partition : entre figures-fusée, crépitement de l’archet, mouvement cinétique et toccata nerveuse. C’est le do à vide qui sonne in fine, la corde grave de l’alto qui donne à l’instrument cette « âpreté singulière », selon les termes de Ligeti.

La technique Grame de Lyon est de nouveau sollicitée dans Messagesquisses de Pierre Boulez, une pièce pour violoncelle soliste et six violoncelles satellites de 1976-77 : un bijou d’à peine huit minutes, extrêmement ciselé, que Christophe Desjardins, avec l’accord du maître, a transposé pour alto dans une version (gravée en 2009 chez Æon) où il fait appel au procédé du re-recording pour enregistrer les six parties de violoncelle accompagnantes. C’est ainsi qu’a procédé l’altiste entouré ce soir de six enceintes en lieu et place des six interprètes. L’esprit sériel généralisé à tous les paramètres et la loi du nombre (le 6 ) président à l’écriture de toute la pièce, si concentrée que certains vieux maîtres bien avisés recommandent de ne pas jouer trop vite pour être à même d’en scruter tous les détails. La version avec haut-parleurs pose le problème délicat de l’équilibre sonore, assez finement réalisé ce soir même si le son émis par les enceintes semble avoir perdu un peu de sa chair. L’interprétation d’ est magistrale, un rien précipitée à notre goût mais parfaitement maîtrisée.

À la concision extrême de Messagesquisse répond le développement prolixe de Partita I (40′) qui vient clore la soirée. La pièce pour alto et électronique de a été créée par Christophe Desjardins à Villeurbane en mars 2007. Pour l’heure, le compositeur est à la console avec son RIM (Réalisateur en Informatique Musicale) Serge Lemouton qui l’a accompagné durant tout le projet. La pièce est la première d’un cycle consacré aux instruments à cordes et électronique qui compte aujourd’hui le quatuor Tensio de 2010 et Partita II pour violon créée au festival Messiaen par Hae-Sun Kang en 2012.

C’est qui se lance ce soir dans cette aventure où le son de l’alto toujours préservé est projeté dans l’espace, amplifié et transformé en direct à travers les logiciels de l’Ircam grâce au procédé high tech de « suivi de partition ». La pièce est en neuf sections enchaînées, lesquelles, comme chez Bach, sont issues d’un matériau de départ bien défini, à savoir sept « expressions sonores » entendues dans la phrase initiale. déploie une énergie phénoménale, réitérant les gestes et figures que l’électronique réinjecte à travers les haut-parleurs dans des agrandissements gigantesques ou des filtrages ingénieux, voire des contrepoints avec la partie soliste. C’est une immersion en 3D à laquelle nous convie Partita I entendue ce soir avec beaucoup d’émotion sous l’archet vaillant de notre interprète à qui n’est concédé aucun répit. L’alto reste particulièrement actif et expressif dans l’admirable coda s’achevant sur la fameuse « quinte écrasée », référence lointaine au « joueur de vielle à roue » dans le dernier Lied du Voyage d’Hiver de Schubert, précise Manoury, et ultime trouvaille de ce maître du « temps réel ».

Crédit photographique : © Philharmonie de Paris

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