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Madama Butterfly, ou le drame de la famille Pinkerton

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Metz. Opéra-Théâtre de Metz Métropole. 5-II-2021. Giacomo Puccini (1858-1924) : Madama Butterfly, opéra en deux actes sur un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après la pièce éponyme de David Belasco. Mise en scène : Giovanna Spinelli. Décors : Elisabetta Salvatori. Costumes : Giovanna Fiorentini. Lumières : Jacopo Pantani. Avec : Francesca Tiburzi, Cio-Cio-San ; Thomas Bettinger, B.F. Pinkerton ; Vikena Kamenica, Suzuki ; Jean-Luc Ballestra, Sharpless ; Daegweon Choi, Goro ; Giacomo Medici, Yamadori / L’Oncle Bonze ; Déborah Salazar, Kate Pinkerton ; Carlo Sella, Dolore, fils de Cio-Cio San. Chœur de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole (cheffe de chœur : Nathalie Marmeuse). Orchestre national de Metz, direction : Beatrice Venezi
Spectacle enregistré sans public et diffusé sur les chaînes télévisées de la Région Grand Est le 1er et 2 mai, puis à partir du 3 mai et pendant 1 mois sur le site internet et les réseaux sociaux de l’Opéra-Théâtre

Passionnante relecture de l’agonie de Madame Butterfly. La mise en scène de Giovanni Spinelli inverse les perspectives et propose un spectacle prenant et bouleversant. Belle distribution au service du chef-d’œuvre de Puccini.


L’histoire se passe en 1935 aux États-Unis. Sur son lit d’hôpital, entouré de son épouse Kate et de son fils Dolore, F.B. Pinkerton rongé par le remords avoue à son fils adulte l’identité réelle de sa mère. C’est ainsi que le premier acte présente les visions confuses et désordonnées dont est sujet l’officier américain. La scène où il revit l’apparition de Butterfly, émergeant de derrière la cloison qui sépare la réalité de la chambre du monde diffus des souvenirs, est un moment de pure magie. Plus tard, c’est la main de son fils de trente-cinq ans que tient Pinkerton pendant le duo d’amour, pendant que Kate, épuisée par les veilles, s’endort dans le lit d’hôpital. Vêtue de blanc, Butterfly est montrée comme un fantôme surgi des limbes du passé. Ces aveux suscitent chez Dolore le retour de souvenirs enfouis depuis son enfance. Les deuxième et troisième actes sont ainsi évoqués à travers le regard du jeune homme, lequel reconstruit les bribes de souvenirs qui lui restent de son passé. Le lieu de la mémoire, la maisonnette de Butterfly, est ici mis en premier plan, la chambre d’hôpital apparaissant désormais derrière la cloison qui sépare le monde du souvenir de celui de la réalité. Au supplice de Butterfly se superpose en toile de fond la propre agonie de Pinkerton. C’est donc un Dolore adulte que l’on voit au cours des échanges avec sa mère, un Dolore qui revit un à un les grands moments de sa vie : sa fascination devant le prince Yamadori, héros vêtu d’or et d’argent, son émerveillement au moment magique du duo des fleurs, marqué par une chute de pétales tombés du ciel, mais aussi son désarroi devant une mère immature et absente, enfermée dans ses rêves et ses illusions. Le suicide de Butterfly lui est, comme on le sait, épargné, et c’est à faire voler son cerf-volant qu’est affairé Dolore au moment du drame. La fin du spectacle le montre quittant la scène avec Kate, la seule à s’être occupée de lui et à l’avoir aimé comme une vraie mère, tandis que Butterfly agonise et que Pinkerton se retrouve seul dans sa chambre, promis à une mort certaine. Le fameux « Butterfly ! » prend du coup un sens encore plus déchirant.

À l’heure où l’on rend publics les drames et les secrets familiaux, on ne saurait dire assez toute la pertinence du parti pris de cette mise en scène qui, en inversant et multipliant les perspectives, élargit considérablement notre champ de vision de l’opéra de Puccini. Loin de nous l’idée de suggérer que les souffrances de Cio-Cio-San passent au second plan. Elles sont au contraire doublées de celles d’une famille hantée et rongée par les stigmates du passé. L’importance attribuée à la scénographie, laquelle repose essentiellement sur la présence de ces deux environnements constamment montrés en miroir, contribue fortement à la charge émotionnelle du spectateur. Peu d’accessoires, d’ailleurs, dans cette production, mais des effets de lumière d’une beauté symbolique confondante : éclairage blafard de la chambre d’hôpital, illumination au moment de la première apparition de Cio-Cio-San. Les costumes d’époque viennent nous rappeler que cette histoire est ancrée dans un réalisme que personne ne saurait nier.


Comme souvent à l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole, c’est la cohérence du travail d’équipe qui remporte l’adhésion. On a sans doute connu des Butterfly et des Pinkerton au timbre plus soyeux que et , mais leur engagement scénique et vocal est total. Si le ténor connaît quelques raideurs dans l’aigu, la soprano fait valoir un instrument au métal acéré qui se plie aux nuances les plus subtiles de la partition, et qui se semble se jouer de tous les pièges redoutables du rôle. En Suzuki, fait valoir une voix puissante au timbre chaud et rond, et brille comme d’habitude par sa belle prestance scénique et par son assurance vocale. Belles prestations également de la part du ténor en Goro, ainsi que de pour une Kate très sollicitée scéniquement. Impossible de ne pas mentionner l’acteur Carlo Sella, sur les épaules duquel repose la relecture qui place le fils de Butterfly au centre de l’intrigue. Masqués au premier acte, de manière à pouvoir créer un effet de foule, les choristes de l’Opéra-Théâtre se montrent une fois de plus exemplaires. Répartis dans la fosse et sur le bas de parterre, les musiciens de l’ ont raison pour une fois de l’acoustique relativement ingrate du théâtre. La jeune cheffe italienne propose une lecture fine, détaillée et énergique de la partition, dont la richesse semble accrue par la disposition dans la salle des musiciens. Un spectacle mémorable, qu’on se réjouit de pouvoir voir et revoir sur nos écrans.

Crédit photographique : Carlo Sella et ; , Carlo Sella et ) © Luc Bertau – Opéra-Théâtre de Metz Métropole

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Metz. Opéra-Théâtre de Metz Métropole. 5-II-2021. Giacomo Puccini (1858-1924) : Madama Butterfly, opéra en deux actes sur un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après la pièce éponyme de David Belasco. Mise en scène : Giovanna Spinelli. Décors : Elisabetta Salvatori. Costumes : Giovanna Fiorentini. Lumières : Jacopo Pantani. Avec : Francesca Tiburzi, Cio-Cio-San ; Thomas Bettinger, B.F. Pinkerton ; Vikena Kamenica, Suzuki ; Jean-Luc Ballestra, Sharpless ; Daegweon Choi, Goro ; Giacomo Medici, Yamadori / L’Oncle Bonze ; Déborah Salazar, Kate Pinkerton ; Carlo Sella, Dolore, fils de Cio-Cio San. Chœur de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole (cheffe de chœur : Nathalie Marmeuse). Orchestre national de Metz, direction : Beatrice Venezi
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