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Johannes Pramsohler, lauréat des ICMA, à la tête du label Audax

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Cette année, et son sont lauréats des International Classical Music Awards dans la catégorie musique instrumentale baroque. À cette occasion, nous avons parlé avec le violoniste de ses réalisations en cours, de son label et de ses projets d’avenir.

ResMusica : Il y a quelques années, vous avez créé votre propre label de disques. Pourquoi ?

: Vous savez quoi ? Je me pose parfois la même question. Avoir un label de disques représente une énorme quantité de travail en plus de ce que je fais en tant que violoniste de concert. Mais je pense que sans Audax Records, je ne serais pas en mesure de réaliser tous les projets que je fais – en tout cas pas de cette manière et certainement pas à cette vitesse. Mon souhait n’est pas seulement d’enregistrer de la musique, mais aussi de rapprocher les gens du monde fascinant des sons qui me tient tant à cœur.

Mon approche consiste à donner un meilleur aperçu des œuvres et des compositeurs et à fournir un cadre à la musique qui la mette en valeur, qui ne la vende pas seulement comme un produit commercial mais comme une expérience. En étant mieux informé sur la musique, l’auditeur peut l’apprécier davantage. C’est pourquoi nous travaillons avec certains des musicologues les plus respectés au monde, nous gardons un contact étroit avec les bibliothèques et les institutions musicales, nous essayons de nous pousser à creuser encore plus loin, à obtenir une compréhension vraiment approfondie de la musique que nous enregistrons et de la manière dont nous voulons la présenter. J’ai compris très tôt que je ne pouvais faire ces choses que si je construisais mon propre label.

Ces quelques années ont été folles, avec une quantité de travail considérable. La création d’un label implique également une une somme d’apprentissage colossale avec les défis que chaque nouveau projet apporte, mais tout cela commence à porter ses fruits. Presque chaque jour, je reçois des demandes de grands musiciens qui veulent enregistrer avec nous et qui veulent faire partie de la famille Audax. J’ai réussi à constituer une équipe fantastique autour de moi, avec des personnes créatives qui débordent d’énergie positive. Dernièrement, j’ai également signé quelques nouveaux artistes sélectionnés pour le label, qui jouent une musique à laquelle je n’aurais jamais touché ; c’est extrêmement excitant de plonger dans leur univers et de les emmener avec nous dans le « voyage Audax ».

RM : Comment avez-vous conçu le projet du disque « Berlin » ? Était-il prévu que l’album soit créé après les albums « London » et « Paris » ?

JP : Tous nos albums de villes partent de pièces uniques. Avec l’album de Dresde, nous avons voulu présenter deux des trois sonates en trio que Haendel avait probablement laissées dans la capitale de la Saxe en 1719 et nous avons cherché d’autres pièces importantes écrites pour les virtuoses de cette ville. Avec le disque « Londres », ce sont les sonates en trio de Purcell que nous avons voulu interpréter d’une manière nouvelle et avec « Paris » celles de Couperin. L’album de Berlin a commencé par une œuvre qui n’a finalement pas été intégrée à l’album parce que nous avons trouvé beaucoup de musique inconnue : c’était la célèbre sonate en trio Sanguineus & Melancholicus de CPE Bach. Dans cet album, nous avons voulu explorer la vie musicale extrêmement passionnante de Berlin à l’époque, qui a vu l’émergence des premiers concerts publics, et nous avons voulu montrer qu’il y avait aussi un Berlin sans musique de CPE Bach, ou pour flûte.

RM : Avez-vous l’intention de poursuivre la série de « villes » ?

JP : Oui, absolument. Mais tous nos programmes prennent plusieurs années à se développer, et nous avons beaucoup d’idées… Le public devra peut-être attendre un peu jusqu’à ce que le prochain album d’une prochaine ville sorte… et pour savoir quel animal sera sur la couverture ! Pour l’instant, c’est motus et bouche cousue.

RM : Combien de temps consacrez-vous à la recherche de compositions passées et oubliées ? Recherchez-vous des pièces spécifiques ou la découverte de musique oubliée est-elle une question de hasard ?

JP : Je ne suis jamais intentionnellement à la recherche d’œuvres oubliées ou non enregistrées. Je pense que nous nous dirigeons actuellement vers une mode stupide où « première mondiale » devient le nouveau « sur instruments authentiques » – un slogan qui avait pour but de distinguer les enregistrements historiquement informés du courant dominant. Pour moi, c’est une formule vide de sens qui ne garantit la qualité ni de la musique, ni de l’interprétation. Je m’en méfie constamment, même si nos publicitaires nous disent que la presse adore l’étiquette « première mondiale », nous essayons de l’utiliser avec plus de parcimonie car elle finit par s’user.

Le seul intérêt dans mon travail avec l’ est de mieux comprendre la période du XVIIe et XVIIIe siècles et de présenter mes découvertes au public. Que voulaient dire les compositeurs avec ce qu’ils ont écrit dans la partition et comment devons-nous l’interpréter aujourd’hui ? Dans cette quête, je rencontre souvent des compositeurs qui ont été oubliés ou des œuvres que je trouve intéressantes. Mais je ne vais jamais dans une bibliothèque à la recherche d’une œuvre inconnue – ce qui est facile à faire si l’on n’est pas trop attentif à la qualité de la musique. Mais le faire dans une sorte de contexte musicologique et interprétatif est un défi ; c’est beaucoup plus excitant et gratifiant. Au XVIIe et au XVIIIe siècles, une grande partie de la musique était destinée à être écoutée une seule fois… et nous devons faire très attention, de nos jours, à ne pas hisser des pièces peu remarquables en œuvres du grand repertoire.

RM : Vous avez consacré l’un de vos derniers projets à l’opéra. Êtes-vous prêt à poursuivre vos activités dans cette direction ?

JP : J’adore travailler avec les chanteurs. Nous, les « early musicians », sommes attirés par la voix d’une manière particulière et nous en tirons beaucoup d’informations et d’inspiration. Tous les traités disent que les instruments doivent s’efforcer d’imiter les chanteurs. Les productions d’opéra sont un excellent moyen pour l’ensemble de se sortir de la musique instrumentale et de se plonger dans le monde fou du théâtre.

Je dois admettre que l’on m’accuse souvent d’avoir des goûts différents de ceux du grand public baroque en matière de chanteurs. Parfois, mes CD sont critiqués pour mon choix de chanteurs qui ne semblent pas correspondre aux attentes « baroques ». Le problème, je pense, est que le monde de l’interprétation historiquement informée a souvent des vues très étranges sur la façon dont la musique baroque devrait être chantée. Et si nous analysons l’histoire, nous pouvons en fait voir que notre étrange obsession pour les voix droites et sans corps qui deviennent tremblantes au moindre défi technique provient d’une perception d’un son « authentique » qui a très probablement très peu à voir avec les faits historiques. D’une manière ou d’une autre, il y a plus de trente ans, le style cathédrale anglais s’est imposé comme une norme sonore internationale pour la musique ancienne et comme le modèle sur lequel se base la production vocale de la musique ancienne dans toutes les gammes, et je ne cesse d’en douter et de le remettre en question. C’est pourquoi il est vital pour moi de continuer à travailler avec de grands chanteurs et d’explorer différentes façons de faire les choses, tout comme nous le faisons avec notre musique instrumentale.

Avec l’Ensemble Diderot, je privilégie donc une approche qui part de l’ensemble – nous faisons rarement des programmes d’arias et nous n’agissons jamais comme un simple groupe d’accompagnateurs pour les chanteurs. Donc pour faire court : oui, il y aura plus de projets d’opéra ! J’ai aussi commencé récemment à apprécier la direction d’orchestre sans mon violon, mais j’ai encore beaucoup à apprendre dans ce domaine.

RM : Sur quels projets spécifiques comptez-vous vous concentrer maintenant ?

JP : Tout d’abord, nous continuons à nous concentrer sur le développement de la sonate en trio, qui constitue l’épine dorsale de notre travail. C’est en quelque sorte notre laboratoire pour tous les autres projets où nous expérimentons et grandissons techniquement et artistiquement en tant que groupe. Nous allons également explorer un répertoire plus large que celui de la sonate en trio : des partitions un peu plus importantes comme par exemple l’album que nous venons de sortir avec les sonates pour trois violons.

Notre grand projet cette saison reste l’Offrande musicale de Bach, que nous interprétons avec trois écrans vidéo géants. La musique est parfaitement synchronisée avec de superbes vidéos de Pierre Nouvel qui apportent une dimension supplémentaire afin de donner une expérience multisensorielle au public. Nous l’avons récemment enregistré avec la technologie Dolby Atmos et nous prévoyons de le sortir sous forme d’album vidéo avec un son 3D immersif plus tard dans l’année.

RM : Audax publie vos albums et ceux de votre ensemble, ainsi que ceux d’autres artistes indépendants. Quel est le critère de leur sélection ?

JP : D’une certaine manière, tous les artistes d’Audax ont une relation avec l’Ensemble Diderot. La plupart d’entre eux jouent régulièrement avec nous, même si cela ne semble pas être le cas au premier abord. Jadran Duncumb et Philippe Grisvard, qui font aussi des albums solos chez Audax, sont des habitués de l’Ensemble Diderot, tandis que Philipp Bohnen du Quatuor Mariani ou Marie Radauer-Plank du Duo Brüggen-Plank nous rejoignent en tant que violonistes baroques pour des projets d’orchestre plus importants. La condition principale pour faire partie d’Audax est qu’ils partagent notre sens de la découverte et notre soif de présenter de la musique inconnue ou d’approfondir de nouvelles façons de jouer.

Pour l’instant, j’ai dû arrêter d’accepter de nouveaux artistes car nous avons atteint un point où je pense que nous ne serions pas en mesure de gérer davantage d’enregistrements comme nous le souhaitons. Je tiens beaucoup à être impliqué dans chaque projet, je relis moi-même les textes en quatre langues différentes et parfois même je les traduis moi-même. Je suis en contact permanent avec notre graphiste, nos distributeurs numériques et physiques dans le monde entier, nos publicitaires en Allemagne, au Royaume-Uni, en France et en Espagne, les équipes de management des artistes etc. Récemment, nous avons créé notre propre blog Audax. La force d’Audax Records est aussi que chaque projet ait sa place et l’attention qu’il mérite. C’est pourquoi nous devons rester petits. Je le dois aux artistes.

RM : Comment avez-vous reçu l’information concernant l’obtention des ? Que signifie cette récompense pour vous ?

JP : Je l’ai reçue par l’intermédiaire de nos relations publiques allemandes et nous étions tous aux anges. Après plusieurs nominations depuis le tout premier CD Audax, remporter ce prix signifie beaucoup pour nous. Nous le voyons non seulement comme une récompense pour notre travail, mais aussi comme un encouragement à continuer à faire ce que nous aimons le plus : faire de la musique.

Entretien orignellement publié en anglais sur le site des . Traduction : Maciej Chiżyński, représentant de ResMusica au jury des

Crédits photographiques : © Paul Foster Williams

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