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Le Coq d’or à l’Opéra de Lyon, échec et mat

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Lyon. Opéra. 29-V-2021. Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Le Coq d’or, conte scénique en 3 actes sur un livret de Vladimir Bielzki. Mise en scène : Barrie Kosky. Décors : Rufus Didwiszus. Costumes : Victoria Behr. Chorégraphie : Otto Pichler. Lumières : Franck Evin. Avec : Dmitry Ulyanov, le tsarévitch Dodon ; Nina Minasyan, la reine de Chemakha ; Andrei Popov, l’astrologue ; Margarita Nekrasova, Amelfa ; Mischa Schelomianski, Polkan ; Andrey Zhilikhovsky, le tsarévitch Aphron ; Vasily Efimov, le tsarévitch Guidon ; Maria Nazarova, la voix du Coq d’or ; Wilfried Gonon, le Coq d’or. Chœur et orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Daniele Rustioni

La maison lyonnaise a subi quelques déconvenues avant de pouvoir lever le rideau sur sa nouvelle production lyrique menée par et . Un spectacle qu’il sera possible d’apprécier lors de la prochaine édition du festival d’Aix.


L’équilibre de l’approche du metteur en scène , bien plus consensuelle que sa vision du Prince Igor à Bastille, est idéale au regard de la multiplicité d’angles, d’atmosphères, et de messages qui composent Le Coq d’or de Rimski-Korsakov. Mêlant le conte intemporel avec notre monde actuel, fusionnant les éclats de rire avec une violence brute, respectant les couleurs orientalisantes de l’ouvrage (de l’Inde au monde arabe) dans un contexte universel, le metteur en scène choisit la sobriété et quelques paillettes pour dépeindre toutes les forces de cet opéra. Ce travail minutieux et doté de nombreuses subtilités, se diffuse même dans l’élaboration précise et pleinement intégrée au drame des lumières, renforçant cette impression onirique – ou cauchemardesque ! – qui permet à chaque spectateur de s’approprier l’ouvrage selon son propre imaginaire et sa sensibilité.

C’est avec un grand sourire que se présente au public au début de la représentation. Le plaisir est évident pour un Orchestre de l’Opéra de Lyon volubile et lumineux à souhait, les gestes larges du chef traduisent une volupté éclatante tout comme une fermeté exemplaire, ou encore une couleur âpre singulière au moment de la chanson du tsar. La phalange lyonnaise offre un écrin parfait à la poésie et au tragique de l’œuvre. Sur le plateau, le chœur est au diapason malgré les contraintes sanitaires actuelles. Masqués, les choristes déploient un chant homogène et solide, sachant s’adapter au traitement inventif de la masse de Barrie Kosky.

Vêtus des mêmes sous-vêtements que les hommes portaient au Moyen-Âge pour aller se coucher, le tsar Dodon paraît bien pataud face à ses soldats dans cet accoutrement souillé ; sa couronne sur la tête détonne avec cette tenue et traduit un souverain bien dépourvu de charisme pour défendre ses terres. Souhaitant se lover dans sa richesse et les plaisirs de la vie, ce n’est qu’une angoisse perpétuelle et une fainéantise dévorante qui caractérisent les journées de Dodon. Dans ce rôle, assume sans complexe chaque trait peu flatteur de cet anti-héros, faisant preuve d’un sens théâtral sans faille et d’une maîtrise vocale typique des basses russes grâce à sa voix puissante et profonde.

Chaque protagoniste principal est accompagné d’un groupe entièrement voué à sa cause. Les soldats du tsar sont tout aussi ridicules que lui dans ce formidable jeu d’échecs où finalement personne n’est maître. Chaque choriste les incarnant, est masqué et habillé d’une tête de cheval allant de la tête à la taille ; des portes-jarretelles et des bas sombres complétent la tenue. L’effet visuel est accrocheur, et le chant de ces hommes ne manque pas de vigueur et de précision, facilité par l’alignement militaire de ceux-ci face au public. L’autorité du Polkan de , ne sera aucunement bafouée dans ce costume androgyne, tout comme l’aura des tsarévitchs d’ et en costume de ville, les deux comparses se complétant à merveille.

La crédulité du tsar l’amène à accepter le coq de l’astrologue, synonyme pour lui de confort et d’apaisement, contre un vœu qui mènera son interlocuteur à la mort, assassiné par un Dodon sous totale emprise de la force féminine incarnée par une princesse venue d’ailleurs. Dans cette production, la violence est brutale, la mise en scène n’hésitant pas à recouvrir les acteurs du sang versé lors des différents drames de la tragédie, ou de laisser choir les corps pendus et les têtes des deux tsarévitchs à même le sol.

La projection de voix d’ est tonitruante. Sous les traits de l’astrologue, le ténor assure un chant dans une tessiture saugrenue, au détriment d’une qualité de son qui se traduit par un timbre souvent nasillard. Le personnage conclut le récit la tête coupée : formidable effet scénique lorsqu’on constate que pour se faire, celle-ci bouge simultanément avec le chant de l’artiste. En coulisses, délivre un chant affirmé, manquant quelque peu de légèreté pour incarner le Coq d’or au plus près, un constat probablement lié avec le choix scénique d’une incarnation sur scène par dont le costume magnifie l’étrangeté de son rôle.


Sous les traits de la reine, se retrouve à la tête d’une revue de cabaret, bien entourée par quatre danseurs tout de paillettes vêtus quel que soit le numéro qu’ils assurent. Les chorégraphies élaborées par Otto Pichler sont ingénieuses, dynamiques et souvent très drôles. La soprano est d’une sensualité sans pareille dans sa robe qui sublime avec élégance le corps féminin, parée également d’une coiffe qui lui donne toute la grâce d’une héroïne royale. L’approche qu’elle fait de son chant traduit musicalement ces aspects visuels, grâce à une ligne vocale lascive et séductrice, des coloratures enjôleuses, un timbre charnu tout autant que charmeur, des suraigus parfaitement maîtrisés, et une virtuosité nuancée empreint de finesse. La seconde protagoniste féminine, Amelfa, est assurée par une éloquente, mêlant l’expression d’un cœur rude et une grande douceur au gré des élucubrations de son personnage.

Crédits photographiques : © Jean-Louis Fernandez

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Lyon. Opéra. 29-V-2021. Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Le Coq d’or, conte scénique en 3 actes sur un livret de Vladimir Bielzki. Mise en scène : Barrie Kosky. Décors : Rufus Didwiszus. Costumes : Victoria Behr. Chorégraphie : Otto Pichler. Lumières : Franck Evin. Avec : Dmitry Ulyanov, le tsarévitch Dodon ; Nina Minasyan, la reine de Chemakha ; Andrei Popov, l’astrologue ; Margarita Nekrasova, Amelfa ; Mischa Schelomianski, Polkan ; Andrey Zhilikhovsky, le tsarévitch Aphron ; Vasily Efimov, le tsarévitch Guidon ; Maria Nazarova, la voix du Coq d’or ; Wilfried Gonon, le Coq d’or. Chœur et orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Daniele Rustioni

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