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Du quart de ton à l’excès de son avec les solistes de l’Intercontemporain

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Paris. Philharmonie-Cité de la Musique. 11-VI-2021. Festival Manifeste. Sasha J. Blondeau (né en 1986) : Contre-espace pour grand ensemble ; Pasquale Corrado (né en 1979) : D’Estasi pour grand ensemble ; Olga Neuwirth (née en 1968) : locus… doublure… solus pour piano et ensemble ; Raphaël Cendo (né en 1975) : Double Cheese Passions pour chanteuse, ensemble et électronique. Sébastien Vichard, piano ; Christina Daletska, mezzo-soprano ; Augustin Muller, réalisation informatique musicale Ircam ; Ensemble Intercontemporain, direction : Bastien Stil

Espaces multiples, élévation et passions sont autant de concepts et d’affects qui traversent le concert de l’EIC donné dans le cadre de Manifeste sur le plateau de la Cité de la Musique.

Contre-espace, la pièce de pour grand ensemble, a été conçue en fonction des spécificités de la Boulez Saal de Berlin où elle a été créée en 2019. Le dispositif prévoit huit solistes placés à la périphérie et sur les balcons. « J’ai des obsessions. Celles des temps et des espaces multiples qui coexistent plus ou moins […] », confie le compositeur. La figure racée du hautbois (comme dans L’Esprit des dunes de Tristan Murail) relayée par la trompette spatialisée donne l’envol de cette pièce voyageuse dont les sons semblent tourner voire tourbillonner au-dessus de nos têtes, donnant l’illusion d’un traitement électronique. Le jeu d’hybridation des timbres, le raffinement des textures à l’aura scintillante et la fluidité du mouvement participent de cette exploration de lieux « autres » dans un temps relativement étiré qui relève d’une manière nouvelle, semble-t-il, chez Blondeau.

L’écoute est plus frontale et les nervures rythmiques saillantes dans D’Estasi de l’Italien . La pièce de 2014 est née de la contemplation du tableau L’Extase de Sainte Cécile de Raphaël, précise le compositeur qui dit avoir conçu autant d’espaces que de personnages réunis sur la toile. De fait, les couleurs et les énergies se renouvellent, entre musique pulsée, hérissée d’accents, et temps lisse, plus extatique. La percussion est toujours très active, qui entretient une tension sous-jacente et le flux directionnel d’un discours foisonnant ; jusqu’à l’espace dernier (celui du Christ non représenté), joué dans la transparence et les résonances lumineuses du vibraphone avec moteur.

Le piano est sur le devant de la scène mais à jardin, faisant face au clavier numérique à cour dans locus… doublure… solus pour piano et ensemble d’, une pièce déjà ancienne (1996) de la compositrice convoquant le ou les solistes et . Car le piano a son « ombre double », aura sonore plus ou moins discrète et scintillante du clavier électronique évoquant le célesta chez Messiaen lorsqu’il ourle le piano dans les œuvres concertantes. La musique du maître français semble d’ailleurs prégnante dans cette pièce fantasque et labyrinthique où la musique balance entre références et citations, verticalité des accords et virtuosité dionysiaque, univers tempéré et sensibilité microtonale : telle cette très belle section confrontant les cordes et les claviers où le piano semble lui-même détempéré. Plus loin, c’est l’écriture oiseau de Messiaen qui sonne sous les doigts de , floutée par l’action du clavier numérique. Sous la ferme direction de , qui, soulignons-le, remplace au pied levé Ryan Bancroft, les solistes de l’EIC confèrent toute la saveur de cette musique espiègle autant qu’exploratrice dont l’intensité sonore est portée jusqu’à l’excès.

La saturation. Le terme est central chez , dont la nouvelle œuvre pour chanteuse, ensemble et électronique Double Cheese Passions (commande de Françoise et Jean-Philippe Billarant) est enfin révélée au public après plusieurs reports dus à la situation pandémique. L’équipe technique sur le plateau est impressionnante (une bonne quinzaine de régisseurs) pour l’installation d’une pièce qui requiert l’amplification et la projection électronique sur scène : l’écoute est frontale, « avec la machine au centre de l’action sonore et une théâtralité crue » selon le désir du compositeur. Ce dernier est assis à la console à côté du réalisateur informatique musical de l’Ircam, , et joue lui-même et en direct sur son synthétiseur modulaire. L’ est au complet, accueillant la mezzo-soprano ukrainienne . Elle est installée sur un podium en fond de scène, un rien provocante sous sa capeline vernis rouge qui donne le ton. En cause, le contexte économique et la société de consommation abordés à travers des textes de leaders du marché mondial comme Ronald McDonald. Cendo les a lui-même sélectionnés auxquels il ajoute ses propres commentaires ironiques et quelques fake news. La mezzo parle plus qu’elle ne chante, en interaction étroite avec l’écriture instrumentale : textures saturées, gestes agressifs (archets qui lacèrent l’espace, « pizz Bartók » qui claquent) au sein de l’ensemble, déchainement de la batterie et vibration d’ambiance de la plaque tonnerre actionnée à distance grâce aux transducteurs. Les solos de synthétiseur modulaire (avec tout le confort moderne) et ses morphologies un rien datées ne vont pas sans humour, le « synthé » assurant une fonction d’hybridation des timbres lorsque ses fréquences infiltrent les sonorités instrumentales : du second degré donc et une puissance phénoménale du geste dramaturgique incluant la participation vocale et l’attitude contestataire des musiciens. Leur engagement et leur réactivité opèrent, tout comme la performance vocale et scénique de (alias « Fuffi Baxter »), dans ces « aventures-nouvelles aventures » menées au cœur de la saturation par notre compositeur.

Crédit photographique : © EIC

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Paris. Philharmonie-Cité de la Musique. 11-VI-2021. Festival Manifeste. Sasha J. Blondeau (né en 1986) : Contre-espace pour grand ensemble ; Pasquale Corrado (né en 1979) : D’Estasi pour grand ensemble ; Olga Neuwirth (née en 1968) : locus… doublure… solus pour piano et ensemble ; Raphaël Cendo (né en 1975) : Double Cheese Passions pour chanteuse, ensemble et électronique. Sébastien Vichard, piano ; Christina Daletska, mezzo-soprano ; Augustin Muller, réalisation informatique musicale Ircam ; Ensemble Intercontemporain, direction : Bastien Stil

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