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Un Lucio Silla de poids à Beaune

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Beaune. Basilique Notre-Dame. 9-VII-2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Lucio Silla, dramma per musica en trois actes sur un livret de Giovanni De Gamerra. Avec : Alessandro Liberatore, Lucio Silla ; Olga Pudova, Giunia ; Franco Fagioli, Cecilio ; Chiara Skerath, Lucio Cinna ; Ilse Eerens, Celia. Jeune Chœur de Paris-Accentus (chef de chœur : Richard Wilberforce) et Insula Orchestra, direction : Laurence Equilbey

reprend le Lucio Silla qu’en 2016, à la Philharmonie de Paris, elle avait gratifié d’une mise en espace. L’édition 2021 du Festival de Beaune, après l’avoir annoncée dans son programme, n’en garde que la partie sonore.

Qui aurait pu parier, en 1985, lorsque révéla Lucio Silla à La Scala, aux Amandiers et à Bruxelles, que, 36 ans plus tard, chacun des numéros de cet opéra d’extrême jeunesse, déclencherait en 2021 des tonnerres d’applaudissements ? À l’époque, davantage que l’enfilade convenue d’airs statiques d’un Mozart de quinze ans encore sous emprise da capo d’une tradition bien rodée, la vedette de la soirée était le formidable décor d’ombres et de lumières de Richard Peduzzi et les sombres allées et venues de Chéreau. De la musique n’émergeait véritablement que le sublimement prophétique Finale de l’Acte I. Aujourd’hui, l’histoire de ce dictateur qui pardonne et abdique a fait l’objet d’une stupéfiante mis en scène de (Bruxelles 2017) et même d’une websérie (, déjà, en 2016). Cet éloge de l’humanité par-delà la tyrannie (un fantasme librettistique au regard de l’histoire romaine : le vrai Lucius Sulla ou Sylla, vrai despote, abdiqua bien en -79, mais pour d’autres raisons) crayonne bien évidemment déjà la sublime Clémence de Titus, cet indiscutable chant du cygne d’un compositeur de 35 ans.

La légende Lucio Silla rapporte qu’avec les ballets (d’une autre main que celle du divin Wolfgang), les représentations milanaises de la saison 1772-1773 avoisinaient les six heures d’horloge ! À Beaune, l’on n’aura droit qu’à trois heures, entracte compris. Laurence Equilbey, à l’instar de Nikolaus Harnoncourt (CD Teldec), coupe dans les récitatifs (pas forcément les mêmes que l’illustre Autrichien), ce que personne ne peut honnêtement regretter, raccourcit un air de Cinna, et, en compagnie de trois numéros (Celia, Cecilio et Giunia) de l’Acte II, envoie carrément à la trappe, à l’instar d’Harnoncourt (mais pas de Kratzer qui en faisait quelque chose d’assez terrifiant) la partie de basse d’Aufidio.

Alors que le maestro autrichien entourait son dictateur d’un aréopage étourdissant d’étoiles féminines (de Gruberova à Bartoli) aux identités pas toujours différenciables, Equilbey a l’excellente idée de faire incarner Cecilio, l’amoureux conspirateur (le Sesto de Lucio Silla) par . Le contre-ténor ivre de sa propre sonorité livre une performance ahurissante de virtuosité (l’aigu insolent qui clôt Quest’improvviso tremito), et d’ineffable musicalité (Pupille Amate), les moments les plus attendus restant toujours la montagne russe de remontées à l’air libre consécutives à d’ensorcelantes plongées vers le registre grave. L’on est tout aussi impressionné par le rayonnement de qui en Cinna, dès l’inaugural Vieni, ov’amor t’invita, place la soirée à belle hauteur : sourires radieux, regards confiants vers la cheffe, vers l’orchestre, vers le public, allure décidée, la chanteuse arbore de surcroît une voix enrichie de couleurs automnales à même de faire douter de la tessiture d’une interprète qui fut hier une pétulante Ännchen. Les trois airs séduisants de Celia sont confiés, comme à Bruxelles, à la ligne gracieuse d’. , idéalement endurant, musical, altier, concentre toutes les qualités d’un vrai ténor mozartien. , Giunia touchante et prudente (à l’inverse de ses collègues dont les entrées et les sorties semblent encore sous emprise de la mise en espace engloutie corps et biens, la jeune chanteuse ne fait « que » chanter), vainc les Charybde et Scylla de Ah se il crudel il periglio au prix d’une projection quelque peu en force qui n’est pas sans nuire au bon équilibre général de la balance orchestre/solistes, mais que la prise de son de l’enregistrement à paraître devrait corriger.

On rêve au son que les instruments d’époque d’ auraient produit dans la Cour des Hospices initialement prévue. À la Basilique Notre-Dame, c’est un appréciable sentiment de sombre puissance qui marque de son sceau l’interprétation spectaculaire et une fois encore magnétique de Laurence Equilbey. La cheffe donne à Lucio Silla la bonne mesure du poids qui est celui de cet opéra (à quand, tout de même, une véritable intégrale ?) lorsqu’il est défendu par des interprètes (Jeune Chœur de Paris-Accentus compris) aussi habités.

Crédits photographiques : © Festival International d’Opéra Baroque et Romantique de Beaune

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