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Jean-Luc Soulé, un directeur de Festival engagé au cœur du Périgord noir

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Sachant s’adapter aux contraintes actuelles après une édition 2020 allégée, le festival du Périgord Noir, à l’aube de sa 40e édition, tient également à innover dans un territoire où son ancrage est capital. Son président fondateur, Jean-Luc Soulé, nous présente les temps forts d’une édition 2021 définitivement tournée vers le septième art.


ResMusica : Même si pour tout festival, cette année est bien particulière, la programmation du Festival du Périgord Noir semble chercher à se défaire de ce contexte pour offrir aux festivaliers une offre culturelle nouvelle et actuelle. Comment s’est déroulée la préparation de cette édition ?

Jean-Luc Soulé : Nous sommes partis d’un constat dès l’automne dernier : la saison 2021 devrait se tenir, tant pour un public trop longtemps frustré de rendez-vous musicaux que pour les artistes qui avaient vu nombre de leurs productions annulées. Nous avons donc repris les concerts qui n’avaient pu être programmés l’été dernier et imaginé de nouveaux programmes en lien avec la thématique choisie pour cette saison. L’équipe du Festival a donc affiché ces choix dès l’hiver dernier puis les a annoncés au printemps 2021. Il nous a fallu également nous adapter à l’évolution de la réglementation face à la crise sanitaire et trouver des solutions pour que puissent venir les artistes invités vivant à l’étranger (Russie, États-Unis, Amérique Latine…). Le thème « le Festival fait son cinéma » a prévalu comme un clin d’œil à celui de Cannes décalé à l’été, l’aspect ludique de cette saison s’invitant dans beaucoup de programmes (« Le parcours des sens », « Duel », « Altos en fête », « A family affair »). Une « carte blanche » a été confiée à , liée à son parcours musical dans le domaine du cinéma.

RM : Donner à carte blanche durant trois jours, ce n’est pas anodin. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de ce choix et les contours de cette programmation ?

JLS : Karol Beffa participe au Festival depuis une quinzaine d’années. J’ai, en particulier, souhaité faire découvrir à un large public le cinéma muet en musique, les films choisis étant accompagnés au piano par les improvisations de Karol. C’est ainsi que « le cinéma de Karol » est devenu un moment attendu du Festival, avec à la clé un film burlesque et un film mélodramatique des années 20. Pour cette saison 2021, j’ai souhaité mettre en valeur tous les talents de Karol, en les reliant à sa passion du cinéma, dans le cadre d’une « carte blanche à Karol Beffa » : l’improvisateur avec deux films muets le 7 août (The Three Ages de Buster Keaton et Le journal d’une fille perdue de G. W. Pabst), le compositeur avec la création de son quintette Vertigo pour clarinette et quatuor à cordes le 8 août (avec Pierre Génisson et le Quatuor Hermès), le cinéphile avec un programme consacré aux musiques de films le 8 août (avec Pierre Génisson, Bruno Fontaine et le Quatuor Hermès), l’écrivain, enfin, avec un « travelling littéraire » en duo avec les auteurs Jacques Perry-Salkow ou Jérôme Bastianelli bâti le 9 août autour des lauréats du « Prix littéraire des musiciens » puis une lecture des Fleurs du Mal avec le comédien Thibault de Montalembert.

RM : Le deuxième temps fort de cette édition sera assurée par une jeunesse partie prenante du festival grâce à l’Académie baroque internationale du Périgord Noir. Quelles impressions avez-vous aujourd’hui face à l’académie 2021 placée sous la direction artistique de  ? Avez-vous assisté aux différentes sessions, répétitions ou master classes ?

JLS : L’Académie Baroque Internationale du Périgord Noir va fêter ses 20 ans. Chaque année, dans la merveilleuse abbaye augustinienne de Saint-Amand-de-Coly, une quarantaine de jeunes musiciens venus du monde entier sont invités à travailler une œuvre pour la restituer au public avec mise en scène et costumes pour les opéras, ou mise en espace pour les oratorios. Depuis quelques années, c’est qui la dirige. Le responsable des cordes en est . Tous deux et les autres maîtres invités assurent pendant 10 à 15 jours la préparation de l’œuvre donnée en public. Le village de Saint-Amand accueille tous les artistes pendant cette période et met à leur disposition nombre de lieux de répétition.

En 2021, le choix de l’Académie s’est porté sur l’oratorio de Johann Adolph Hasse, Sanctus Petrus et Sancta Maria Magdalena. Les élèves de l’Académie et Johannes se feront également entendre dans L’Estro Armonico d’Antonio Vivaldi, sous la direction de Johannes. Vivaldi était alors le principal concurrent à Venise de J.H. Hasse, saxon installé avec succès sur la lagune, jusqu’à sa mort, honoré et nanti, en 1783. Vivaldi mourra pauvre et oublié à Vienne en 1741. Mais la postérité aura bientôt fait son choix entre les deux compositeurs… Les répétitions et master-classes commenceront début août ; elles seront suivies de deux représentations de l’oratorio les 12 et 13 août. Je n’ai donc pas vu encore leur travail en commun, mais j’en ai beaucoup parlé avec Iñaki à Aix-en-Provence, où il assistait Thomas Hengelbrock pour Les Noces de Figaro. Il connait bien l’œuvre de Hasse et a choisi de confier tous les rôles à des voix de femmes (12 interprètes féminins : sopranos, mezzo-sopranos, contralto).

RM : Pourquoi le choix de monter l’oratorio Sanctus Petrus et Sancta Maria Magdalena de Johann Adolf Hasse ?

JLS : Nous y avons réfléchi avec Iñaki, dans la perspective de faire travailler des voix dans une abbaye dont l’acoustique porte magnifiquement les chanteuses ou chanteurs. Ce dernier apporte une réponse intéressante au choix de la distribution féminine de tous les rôles : « Johann Adolf Hasse (1699–1783) est l’un des plus importants compositeurs du baroque tardif. Marié à la célèbre chanteuse Faustina Bordoni, il était lui-même un excellent chanteur et ce n’est donc pas étonnant qu’il soit considéré aujourd’hui, comme l’un des maîtres de la musique vocale du XVIIIᵉ siècle. Son oratorio Sanctus Petrus et Sancta Maria Magdalena est un vrai chef d’œuvre, mais il reste toutefois méconnu du grand public.

Un seul enregistrement existe avec une distribution qui me laisse perplexe : le rôle-titre étant assuré par un contreténor. Encore récemment un autre falsettiste très connu incluait l’air de Petrus dans l’un de ses enregistrements. Pourtant, nous savons que cet oratorio est écrit pour l’un des hospices de Venise où des jeunes femmes recevaient une formation musicale d’exception (avec des maîtres comme Hasse ou encore Vivaldi). L’oratorio est donc écrit pour cinq voix de femmes, même si deux des rôles sont masculins. Mon souhait était de l’interpréter avec une distribution exclusivement féminine : pas seulement pour des critères historiques, mais aussi pour revendiquer la place des femmes dans la musique baroque. On nous fait souvent croire, à tort, que la voix du contreténor est plus légitime qu’une femme ! C’est en fait à cause de l’interdiction du jeu des femmes dans les églises et également sur scène que les hommes se sont appropriés la tessiture la plus aiguë à laquelle les compositeurs évidement n’allaient pas renoncer. C’est donc, pour moi, un cas flagrant de discrimination des femmes dans l’Histoire de la musique annulant ainsi leur potentiel artistique sans parler des accusations d’incitation au libertinage ! »

RM : Cette production fait-elle déjà l’objet d’une tournée, et si oui, quelles en seront les étapes ?

JLS : Nous travaillons, en lien avec Iñaki et Johannes, ainsi qu’avec la DRAC et le Conseil Régional de Nouvelle-Aquitaine, à la reprise de cette œuvre dans différents théâtres ou festivals, même si la période traversée complique encore un peu les choses.

RM : La démarche sociétale est au cœur du festival, avec le « bus de l’orgue », une charte de l’éco-festivalier et plusieurs actions de médiation culturelle. Mais le projet innovant de cette année est celle de la création d’un collectif en faveur de la création féminine en territoire rural. Pouvez-vous nous expliquer comment est née cette action et quels sont ses moyens pour atteindre ses objectifs ?

JLS : Le collectif de femmes inspirantes, “Elles font l’art en Nouvelle-Aquitaine”, actif dans tous les domaines de l’art (musique, arts visuels, design, danse, etc.), a été créé par le Festival en Dordogne en 2021 et va se développer en Nouvelle-Aquitaine au cours de l’année 2022. Toutes les actions du Collectif participeront au maillage culturel et éducatif du territoire et engendreront des manières différentes de travailler ensemble, en réseau grâce aux partages d’expériences ; elles permettront de dynamiser les circuits de création du territoire. “Elles font l’art en Nouvelle-Aquitaine” enrichira les projets du Festival du Périgord Noir avec des projets en cocréation, conçus en 2021 (le Collectif est invité à participer à la « carte blanche » confiée à Karol Beffa) et développés lors de la programmation de la saison du 40e anniversaire du Festival en 2022, notamment avec une opération dédiée autour du Collectif.

RM : Votre parcours professionnel a fait de vous un expert en mécénat. Comment va-t-il aujourd’hui pour le festival, et plus largement au sein d’un secteur culturel en crise ?

JLS : La période 2020-2021 a enregistré une perte notable de la part de la culture dans les actions de mécénat menées par les entreprises ou les particuliers, et ce au profit de causes sociales ou environnementales. Et le spectacle vivant est particulièrement touché par cette tendance. C’est probablement une baisse conjoncturelle car la culture répond d’autant plus aux aspirations des gens que les spectacles live en 2020-2021 ont été fortement impactés par la crise sanitaire. Le Festival n’a pas échappé à cette tendance durant ces deux années, mais certains mécènes déjà engagés à nos côtés ont poursuivi leur soutien. De nouveaux apports ont été, en revanche, difficiles à mobiliser. Le Fonds de dotation du Périgord Noir doit néanmoins contribuer à soutenir les axes du Festival concernant l’aide aux jeunes talents musiciens révélés par le Festival et la programmation liée à une démarche de solidarité musicale (actions en cours d’année avec le Bus de l’Orgue ou accès à l’Académie pour des publics empêchés ou éloignés).

Crédits photographiques : © Jean-Luc Kokel

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