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Leon Boëllmann, ultime étape discographique de Patrick Davin

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Léon Boëllmann (1862-1897) : Symphonie en fa majeur op. 24 ; Variations symphoniques pour violoncelle et orchestre op. 23 ; Quatre pièces brèves pour cordes, extrait des Heures mystiques. Henri Demarquette, violoncelle ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Patrick Davin. 1 CD Fuga Libera. Enregistré à la Filature de Mulhouse en janvier 2018. Textes de présentation en anglais et français. Durée : 54:24

 

disparaissait brutalement voici un an. En guise d’ultime hommage Fuga Libera publie ces enregistrements de studio de janvier 2018, réalisés avec le concours de l’ et du violoncelliste , consacrés intégralement au « régional de l’étape » , avec à la clé deux substantielles premières mondiales au disque.

Le 9 septembre 2020, était foudroyé par une crise cardiaque dans sa loge de La Monnaie à Bruxelles, juste avant de mener la générale de l’opéra de Jean-Luc Fafchanps, intitulé assez ironiquement « Is this the end ? » Le chef d’orchestre belge venait de reprendre la direction du conservatoire royal de Liège, juste à la fin de son mandat à la tête de la phalange mulhousienne ici convoquée. Chef curieux de tout au répertoire très large, bien connu dans le monde de l’opéra ou de la création contemporaine, il défendit tout au long d’une fructueuse carrière aussi bien au disque qu’au concert le répertoire symphonique français peu fréquenté. Voici trente ans il enregistrait pour Naxos quelques disques consacré à Augusta Holmes, Pierre-Octave Ferroud ou à la version originale et intégrale de la tragédie de Salomé de Florent Schmitt. Ces dernières années, ses enregistrements de l’opéra La Jacquerie de Lalo (Palazzetto Bru Zane) et l’intégrale symphonique en première mondiale de Gabriel Dupont (Fuga Libera) avaient été récompensés de deux Clefs d’Or ResMusica.

Cet ultime album referme la boucle avec, principalement, la révélation au disque de la Symphonie en fa majeur opus 24 de . Ce nom reste attaché pour bien des mélomanes, à son œuvre d’orgue et en particulier à la presque trop célèbre Suite gothique, opus 25, arbre qui cache la forêt d’un substantiel catalogue de quarante opus. Né à Ensisheim, malgré la cession de l’Alsace au deuxième Reich allemand après la débâcle de Sedan, il monta à Paris et fut formé pour l’essentiel « à la dure » en l’austère école Niedermeier, sous la tutelle de son père adoptif Eugène Gigout. Il mena une activité musicale multiple – enseignement, composition, critique – et fut comme organiste attaché principalement à l’église Saint-Vincent-de-Paul de Paris. Né la même année que Debussy, il disparut prématurément, miné par la phtisie, à trente cinq ans, la même année que… Brahms.

Sa Symphonie en fa majeur dédiée à Camille Saint-Saëns fut crée en 1894 à Nancy sous la direction de Joseph-Guy Ropartz. Elle s’avère ambitieuse et à la croisée des chemins. Elle use de courts motifs cycliques tel ce principal gimmick de quatre notes augural et irrigant toute l’œuvre, par un procédé cher à l’école franckiste. Boëllmann coule en un seul moule, comme le premier temps de la troisième symphonie du dédicataire, l’allegro con fuoco de sonate initial et l’émouvant mouvement lent, incontestable sommet d’inspiration de la partition. L’introduction de l’œuvre, avec sa grisaille harmonique et son camaïeu de cordes géré telle une « boîte expressive », évoque un certain impressionnisme musical, alors que l’intermède varié ou le final (avec la robustesse un peu naïve voire la crudité de leur matériau) font parfois penser au Massenet des Scènes pittoresques. L’œuvre ne s’est jamais imposée au répertoire, sans doute par la faute d’un profilage thématique « peu saillant » (pour citer la notice fouillée de Jacques Tchamkerten) par une certaine redondance dans la gestion des développements ou par une orchestration un rien balourde (l’irruption des cuivres graves dans le final). Le disque est complété par les fort belles Variations symphoniques opus 23 pour violoncelle et orchestre, et par les plus anecdotiques Quatre pièces brèves pour cordes – ces dernières également gravées en première mondiale, sont des transcriptions originales de pages simples et très cadrées extraites des deux recueils pour l’harmonium « Les Heures Mystiques » opus 29 et 30.

Cette captation de janvier 2018, en la Filature de Mulhouse, a bien failli ne jamais être éditée. Le producteur Stéphane Topakian – cheville ouvrière du label Timpani – était aux manettes mais renonça à monter et à publier ces enregistrements. Jérôme Lejeune et le label Fuga Libera avaient en projet une série de publications consacrées aux œuvres symphoniques dues aux organistes français de la fin du XIXᵉ siècle, connus ou moins connus et en rachetèrent les droits. Ce projet enfin publié aurait été le premier maillon d’une collection à venir. Las ! Le décès inopiné de Patrick Davin, qui aurait retrouvé sans doute à cette occasion l’Orchestre royal philharmonique de Liège pour la suite de cette odyssée, transforme cette édition (très) différée en hommage posthume.

Avec la vitalité et la joie de la transmission qui était la sienne, Patrick Davin mène les courageuses troupes de la phalange alsacienne (une soixantaine de musiciens) avec conviction et fine musicalité. Certes, les timbres orchestraux ne sont pas les plus rutilants de l’Hexagone, la cohérence des pupitres de cordes (en particulier dans les quatre pièces brèves) laisse çà-et-là à désirer, et l’on aurait entre autres exemples, fait refaire une prise du solo de violoncelle, quelque peu prosaïque, ponctuant le premier temps de la symphonie. Mais il y a cette ferveur enthousiaste, cette revigorante énergie cette conviction de tous les instants qui animaient la baguette du grand chef belge, même et surtout dans le cadre de la défense et de l’illustration de pages réputées secondaires.
C est également un plaisir de retrouver en soliste pour les plus connues Variations symphoniques op. 23, avec cet archet souverain et ce sens de la conduite des phrasés et du discours – malgré quelques minimes écarts de justesse et surtout une direction d’orchestre un peu moins concernée. Ces quelques minimes scories auraient pu, ici aussi, être palliées par des petites mais responsables corrections d’usage lors des sessions d’enregistrement. Et avouons ne pas retrouver ici le feu et l’élégance de la version signée par les Tortelier père et fils (chez Warner) de cette belle page, longtemps cheval de bataille au répertoire de tous les violoncellistes français.

Voici donc un ultime et émouvant témoignage, de l’art de Patrick Davin, dans un répertoire que toute sa vie, il aura aimé et chéri : un programme sans concurrence à l’heure actuelle, et malgré quelques imperfections dans la réalisation, un disque à découvrir pour tous les mélomanes curieux et intéressés par ce riche répertoire français « fin-de-siècle ».

 

L’intégrale symphonique de Gabriel Dupont par Patrick Davin, Clef d’Or ResMusica 2019 :

En première mondiale, l’œuvre symphonique de Gabriel Dupont

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Léon Boëllmann (1862-1897) : Symphonie en fa majeur op. 24 ; Variations symphoniques pour violoncelle et orchestre op. 23 ; Quatre pièces brèves pour cordes, extrait des Heures mystiques. Henri Demarquette, violoncelle ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Patrick Davin. 1 CD Fuga Libera. Enregistré à la Filature de Mulhouse en janvier 2018. Textes de présentation en anglais et français. Durée : 54:24

 
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