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Pierre Lacotte chorégraphie Le Rouge et le Noir de Stendhal pour l’Opéra de Paris

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A 89 ans, le chorégraphe Pierre Lacotte s’apprête à créer Le Rouge et le Noir, un grand ballet de trois actes pour le Ballet de l’Opéra de Paris, dont la Première aura lieu le 16 octobre 2021 au Palais Garnier. Pour ce passionné de l’époque romantique, qui a ressuscité La Sylphide et remonté Coppélia ou Paquita, le roman de Stendhal était fait pour devenir un ballet. Décors, costumes, musique, chorégraphie, il nous dévoile les coulisses de cette création hors normes qui réunira chaque soir sur scène 278 silhouettes portant plus de 400 costumes devant les 35 toiles peintes dans les ateliers de l’Opéra de Paris.

ResMusica : Pourquoi avez-vous souhaité adapter Le Rouge et le Noir ? Quelle est votre histoire personnelle avec ce roman de Stendhal ?

: C’est une expérience nouvelle dans laquelle je peux m’exprimer librement, parce que je n’ai pas de contrainte de reconstitution à faire, tout le ballet est totalement personnel. Il y a une telle profusion de caractères dans ce roman différent et passionnant, des vraies personnalités qui s’affrontent, qui n’étaient pas faites pour se rencontrer, qui vont s’aimer, se détruire les uns les autres. Ce roman m’a toujours subjugué et j’ai pensé que cela pourrait faire un ballet merveilleux. Aurélie Dupont a trouvé aussi que c’était une très bonne idée et je me suis lancé dans cette aventure avec bonheur, avec enthousiasme. Nous sommes aujourd’hui tout près de la première, tout prend naissance et je commence à voir le ballet qui prend forme petit à petit. C’est toujours émouvant et enthousiasmant de participer à une création et de sentir que les gens autour de vous vous soutiennent, vous aident et ont envie de le faire avec leurs talents réciproques et c’est une grande joie pour moi !

RM : Que dit notre époque aujourd’hui de la passion, de l’amour et de la politique ? Le Rouge et le Noir a-t-il une résonance dans notre monde contemporain ?

PL : A l’époque romantique, tout était tumultueux, un peu caché et soudain très démonstratif. Pour un artiste et pour un interprète, c’est de se reporter à une époque où les sentiments étaient les mêmes, mais exprimés d’une autre manière, souvent avec élégance, parfois avec mépris, en fonction de la classe sociale de l’individu auquel on avait affaire. Stendhal a décrit cela avec une telle profusion d’images. Je crois que Le Rouge et le Noir était fait pour devenir un ballet, qui permet à chaque interprète de devenir un acteur et en plus, d’y apporter sa personnalité et sa crédibilité. Les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris sont tous très intéressés par ces rôles, qui, il est vrai, sont énormes et pleins de méandres. Stendhal n’a fait que traduire la société de son époque et l’a fait merveilleusement bien.

RM : Quels partis pris avez-vous adoptés pour écrire le livret ?

PL : C’est un roman très fourni, que l’on ne lit pas en deux heures. Mais ces longueurs ont aussi un avantage, car elles laissent le temps de comprendre les personnages, de les voir hésiter, puis tout d’un coup de faire ce qu’ils ont décidé. Ce que j’aime avec Stendhal, c’est qu’il fait parler tous ses personnages, non seulement de ce qu’ils disent réellement, mais aussi de ce qu’ils pensent intérieurement et qu’ils ne disent pas. Et c’est une manière pour un danseur de pouvoir s’exprimer dans différents langages, à la fois classique, néoclassique, contemporain, en fonction du personnage et de la situation.

« J’ai voulu donner à chaque personnage son véritable tempérament, dont la manière de danser est totalement différente des autres. »

RM : Est-ce que chaque personnage est caractérisé par un style gestuel ou par une esthétique ?

PL : J’ai voulu donner à chaque personnage son véritable tempérament, dont la manière de danser est totalement différente des autres. C’est ce qui est attractif, pour moi comme pour les danseurs. Ce sont des rôles fabuleux, où la possibilité de devenir aussi un véritable acteur fascine les danseurs. Ils le font admirablement. Ils dansent un personnage qui évolue tout au long de la soirée et le ballet leur permet d’entrer dans la peau de ces héros de légende.

RM : Vous avez dessiné les costumes et les décors vous-même, était-ce important pour vous de concevoir un ballet de A à Z ?

PL : J’avais envie de dessiner les décors et les costumes, ce que je fais de plus en plus. Je l’ai fait au Bolchoï, en Italie, en Argentine, au Japon, en Russie… On n’a pas à discuter avec un décorateur et si on a des reproches à se faire, on se les fait à soi-même, cela va plus vite ! J’ai toujours aimé dessiner depuis l’enfance, et des camarades d’enfance se souvenaient que mes cahiers étaient couverts de dessins.

J’ai fait des recherches au Musée des arts décoratifs dont la bibliothèque abrite des documents très importants sur l’architecture, les tenues vestimentaires selon les époques et les dates. J’ai travaillé longtemps sur le style des costumes de 1830 et sur les décors. Je voulais faire sortir les interprètes du livre pour les faire revivre une nouvelle fois leur vie. Le ballet commence par un livre qui s’ouvre, avant de se poursuivre par la première scène, dans laquelle on voit Julien Sorel à la scierie paternelle, où il n’a pas envie de travailler, car il souhaite quitter cette vie monotone pour lire et s’instruire.

Tous les décors sont en noir et blanc et les principaux personnages sont en couleurs. Pour les costumes, il n’y a pas que du rouge et du noir, mais plutôt des demi-teintes. Les costumes traduisent les différentes classes sociales ; il y a des paysans, des bourgeois et des aristocrates, qui à Paris éblouissent notre Julien Sorel. J’ai travaillé avec , directeur d’un des services des ateliers de l’Opéra, qui a beaucoup de goût et de talent, à partir de mes maquettes et nous avons choisi ensemble les matériaux et les couleurs. Cela a été une rencontre très importante pour le ballet.

RM : Quels savoir-faire avez-vous souhaité mettre en valeur à travers ce travail avec les ateliers de l’Opéra de Paris ?

PL : La première chose, c’est la confiance. La deuxième, c’est le talent de chacun. Vous ne pouvez pas savoir le talent qu’ils ont ! C’est un atelier où tout est tellement raffiné, que vous avez l’impression d’entrer chez Dior. Il y a des couturières merveilleuses, dont une femme qui s’appelle Anne-Marie, avec un sens du costume subjuguant et , qui est non seulement agréable, mais a aussi du talent. Ils ont retrouvé avec ce ballet le goût de coudre, de donner le volume nécessaire à chaque costume et c’est vraiment très important pour eux…

L’époque romantique est un point de départ important dans la littérature, dans la mode, mais aussi au théâtre où il y avait tout d’un coup un public avide de spectacles et il fallait leur donner cette nourriture spirituelle, et cela a été le cas dans toute l’Europe. Il y a eu des créations pendant toute cette époque et un renouveau énorme qui a redonné à la femme sa place prédominante, car au XIXe, la femme était idéalisée, ce qui lui donnait l’opportunité de s’habiller avec extravagance, des qualités de tissus et de formes, et c’est dans cet esprit que l’Opéra a coupé ces robes.

« J’ai été convaincu dès le départ que c’était avec Massenet que j’avais envie de travailler, si j’ose dire. »

RM : Pour quelles raisons avez-vous choisi un florilège de musiques de pour accompagner ce ballet ?

PL : J’ai toujours aimé les opéras de Massenet. Quand je suis entré à l’Opéra à l’âge de dix ans, j’ai suivi le répertoire de Massenet d’assez près et j’ai été conquis par la réalité des lieux qu’il voulait traduire en musique, et des sentiments des personnages dans ses opéras. J’ai été convaincu dès le départ que c’était avec Massenet que j’avais envie de travailler, si j’ose dire.

J’ai puisé dans beaucoup d’œuvres que l’on ne connaît plus comme Ariane, comme Le roi de Lahore… Et je suis très content parce qu’elles correspondent totalement au Rouge et le Noir, d’une part parce qu’elles ont été composées à la même époque et d’autre part par les images qu’elles montrent. Les sentiments sont exposés et écrits avec une profonde tendresse, et on a l’impression que Massenet a tout compris de la vie et qu’il a pu tout décrire en musique : un paysage, une tristesse, une joie, une course, un nuage qui passe… Nous le lisons dans les livrets de ses opéras et quand on joue la musique, on voit ces images. Pour un ballet, c’est absolument idéal ! Le compositeur m’a séduit et captivé, je me suis laissé prendre par la main et conduire dans des méandres difficiles à traduire et j’ai tout trouvé dans sa musique…

RM : De la même manière que chacun des quatre personnages principaux est associé à un thème musical, chaque personnage a-t-il une signature chorégraphique ?

PL : Les personnages ont des caractères différents. J’ai donc donné à chacun des danseurs des directions pour qu’ils rentrent bien dans la peau des personnages qu’ils allaient interpréter. J’ai essayé de les guider le plus possible. Je leur ai demandé de lire le livre de Stendhal et l’adaptation que j’en avais faite pour qu’ils puissent s’en imprégner avant les répétitions. Et cela se passe très agréablement, car ils sont enthousiastes et ravis d’avoir des rôles riches sur le plan technique et sur le plan de l’interprétation. Il y a un style différent donné à chacun des personnages et en plus, comme j’ai plusieurs distributions, j’ai plusieurs personnalités qui s’adaptent particulièrement bien à ce livre et se donnent totalement dans cette création à mes côtés. Ils sont conquis de pouvoir s’extérioriser autant, car les rôles sont vraiment complets à tout point de vue.

RM : Qui est Julien Sorel et comment voyez-vous ce héros tragique ?

PL : C’est un personnage fascinant, car il a de multiples facettes. Il est fougueux. Il déclenche des passions tumultueuses dont il est très fier mais qu’il détruit au fur et à mesure. Il a l’ambition de gravir les échelons de la société, ce qui le conduit dans des situations invraisemblables, dont il essaie de se sortir, mais sa sensibilité est trop forte, et souvent il fait des faux pas qui lui portent vraiment préjudice.

RM : Quelles sont les femmes qui le mènent à sa perte ?

PL : Elles sont trois : Mme de Rênal et Mathilde de la Mole, et la petite servante, Elisa, qui est très amoureuse de lui et qu’il repousse, parce qu’il veut sortir de son milieu et qu’elle constitue un obstacle. Elle a décidé de tenir bon et le suit partout. J’ai imaginé qu’elle pouvait se faire engager à Paris, par le marquis de la Mole. Lorsqu’elle voit que Julien réussit à séduire la fille du marquis, Elisa est jalouse et dénonce sa liaison avec Mme de Rénal au prêtre qui n’aime pas Julien Sorel. J’ai trouvé plus lisible d’avoir ce personnage tout au long du ballet, près de Julien, avec l’envie de se l’approprier. Cette manière de donner à Elisa un rôle très important permet au spectateur de comprendre les directives qu’elle prend, de manière à le séduire davantage et lui éviter des faux pas. Mais elle ne réalise pas qu’elle court à sa perte, et lui avec. Julien va comprendre en prison que la seule femme qui l’a vraiment aimé est Mme de Rênal et là, lorsqu’elle lui rend une dernière visite, ils peuvent échanger les sentiments qu’ils se portent. Mais hélas, il est trop tard !
Julien Sorel a un orgueil démesuré durant le procès où il accuse la société qui le juge. Il dit : « J’ai tué Mme de Rénal » et s’accuse du crime. Il veut mourir en héros. C’est une manière pour lui de prouver à quel point la société à laquelle il appartient a du mal à sortir des rangs. Il est profondément choqué de voir qu’il n’a pas pu réussir et qu’on l’a toujours jugé d’après sa vie antérieure et sa naissance dans une famille pauvre.

RM : Vous indiquez avoir voulu vous appuyer dans votre adaptation sur les situations les plus dramatiques et théâtrales du roman. Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ? Comment traduisez-vous cette intensité dramatique ?

PL : Le ballet s’appuie sur les scènes principales du roman : le séminaire, les réactions des personnages que Julien choque ou qui sont enthousiasmés par sa présence, sa découverte d’une société qu’il ne connaît pas et qui lui permet de voir différemment l’existence. Il y a beaucoup de pantomime, mais aussi des réactions physiques, et donc chorégraphiques, qui permettent aux danseurs d’aller plus loin dans l’interprétation. C’est merveilleux de sortir de soi-même pour devenir quelqu’un autre. C’est le rêve de beaucoup d’artistes, alors qu’on ne leur apporte plus cela aujourd’hui…

RM : Quel est le rôle du corps de ballet et des ensembles autour de ces quatre personnages principaux ?

PL : Ils sont à la fois spectateurs et acteurs, il se divertissent de tout ce qui peut arriver, de l’ascension du personnage et de sa destruction. C’est comme un chœur antique qui suit pas à pas les héros, qui les aime, qui les déteste. A la fin, ils sont complètement démunis. Il y a deux sortes de corps de ballet : la foule et tous les petits rôles qui gravitent autour des différentes périodes de la vie de Julien Sorel.

RM : Pour conclure, pensez-vous que le public a soif aujourd’hui de grands ballets narratifs, d’histoires de passions contrariées et de héros tragiques ?

PL : On ne peut pas empêcher un être humain de rêver, pour oublier ses soucis journaliers, et aller vivre autre chose artistiquement dans un théâtre. Quand on rentre dans un théâtre, c’est le mystère absolu, on a toujours une petite inquiétude avant que le rideau ne se lève et si cela marche, c’est divin ! Le théâtre est pour moi un lieu sacré. Je crois que les spectateurs attendent des émotions, attendent des acteurs qu’ils se dépassent eux-mêmes parce que le rôle le permet.

Cela dit, je trouve que dans une vie théâtrale, tout est bon. Ce qui compte, c’est d’être sincère et d’avoir quelque chose à dire. Vous donnez le meilleur de vous même quand vous êtes sincère. Bien sûr, il y a des styles de danse et d’interprète qui sont différents, que vous aimez et que vous avez envie de revoir continuellement. Il y a des artistes auxquels on s’attache. Dans le monde entier, tout le monde partage le même élan d’aller vers quelque chose de beau, qui vous parait supérieur. Ce qui est important est de pouvoir le traduire en scène ou dans une création.

RM : C’est le ballet de la renaissance et du retour vers le public après le Covid ?

Oui, on s’attache au souci des autres d’une manière nouvelle, c’est touchant. Je réalise que le théâtre a une place formidable dans la vie, si on sait y pénétrer, autant en tant que spectateur qu’en tant qu’artiste, car il offre la possibilité de vivre une vie nouvelle chaque soir lorsqu’on va voir un spectacle.

Crédits photographiques : Photos de répétitions (Amandine Albisson en Mme de Rênal) et portrait ©Svetlana Loboff

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