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Stefano Pace, nouveau directeur de l’Opéra Royal de Liège-Wallonie

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Arrivé plus rapidement que prévu à la tête de l’institution, donne ses orientations pour son mandat de directeur de l’Opéra Royal de Liège-Wallonie.

ResMusica : Vous succédez à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège à un autre Stefano, Mazzonis di Pralafera. Comment envisagez-vous cette succession ?

: Après six années à la direction du Théâtre de Trieste, j’ai commencé à ressentir une « inquiétude », déjà apparue auparavant lorsque j’éprouvais le besoin de trouver une nouvelle dynamique et la possibilité de me remettre en question. Ainsi, avec l’appel à candidature de l’Opéra Royal de Liège-Wallonie, il m’a semblé que mon profil pouvait convaincre et j’ai tout de suite appelé Stefano Mazzonis pour le prévenir de mon intérêt.

J’étais déjà en poste et le fait de prendre cette nouvelle direction allait surtout avec celle de renouveler mes projets et de revenir travailler dans une région francophone, après avoir passé la majeure partie de ma formation à l’Opéra National de Paris, lorsque le dirigeait. Ma vie étant une succession de coïncidences, j’étais en plus lié à Liège par le fait que c’est la première ville pour laquelle j’ai voyagé en dehors d’Italie, alors que j’avais douze ans !

RM : Puis est décédé…

SP : Passée la conversation avec Stefano, j’ai développé mon projet pour l’appel d’offre, sur la base des convictions de ce que doit être pour moi un Opéra, de ce qu’il doit offrir à un région, une ville et à son public. Mais seulement une semaine plus tard, sa disparition nous a tous pris de court ! En plus de la tristesse liée à sa mort, les choses se sont déroulées différemment : une période de transition était prévue entre lui et le nouveau directeur, ce qui devait évidemment être beaucoup plus confortable que de se retrouver à diriger immédiatement l’Opéra.

Puis j’ai finalement été choisi parmi une quarantaine de candidats. Dès ma nomination, j’ai commencé à voyager en Belgique pour rencontrer les équipes. Maintenant sur les lieux depuis deux mois, je suis particulièrement heureux, car cela correspond exactement à ce que je pouvais espérer en termes de travail et de qualité : les échos sur cette maison n’était pas mensongers ! À présent, le fait de réaliser un grand mandat ne dépend plus que de moi, car pour le reste, les moyens sont déjà là avec les personnels en place.

RM : Votre prédécesseur a fait de Liège un Opéra important pour les distributions et le répertoire italien, au risque d’être considéré très conservateur. Quel est votre approche sur ces points et vous sentez-vous plutôt dans la continuité ou dans la rupture ?

SP : A Paris, on parle souvent de rupture avec l’arrivée de Nicolas Joël après Gérard Mortier, mais il y avait en réalité déjà eu rupture entre ce dernier et , justement lorsque j’y travaillais. Personnellement, je n’aime ni les images d’Épinal, ni les révolutions ou la provocation. J’ai un discours de cohérence musicale et d’élégance, ce dernier terme à prendre dans le sens non-formel, en tant que respect profond de la musique et de ce qu’elle exprime. Dans le même temps, je ne veux clairement pas me limiter au répertoire italien et français de mon prédécesseur, car un Opéra et un public comme celui de Liège méritent de voir aussi des chefs-d’œuvre non redonnés depuis trop longtemps en Wallonie.

La qualité des distributions ne doit pas baisser : c’est la base de tout. Quant à la mise en scène, mon école principale pour ce qui est l’image d’un spectacle lyrique sont les dix ans passés à Paris, et en partie aussi les cinq ans suivants à Covent Garden. Le concept de Regie Theater, où une majorité du public doit être punie de son appartenance à une classe bourgeoise, quasiment à la manière d’un camp de rééducation lyrique, ne m’intéresse pas du tout !

Le public est intelligent, il a des moyens de communication très important et est habitué à une réactualisation des vieux thèmes par les séries et films actuels. L’opéra doit donc évidemment faire réfléchir, mais dans une réflexion introspective pour chacun, confronté à un ouvrage musical qui souligne les valeurs et les sentiments exprimés par les compositeurs. Un spectacle doit aujourd’hui encore réussir à maintenir, valoriser et transmettre ces valeurs, et parfois cela peut parfaitement fonctionner dans la transposition, quant à d’autre moment, ces possibilités semblent franchement limitées.

RM : Par hasard, votre première saison présente déjà une œuvre russe, Eugène Onéguine, non remontée ici depuis 1994. Comment voyez-vous le répertoire de ces prochaines années à Liège ?

SP : L’exemple d’Eugène Onéguine en ce début de saison est très intéressant, car Stefano Mazzonis s’était laissé convaincre par de monter un opéra russe, et je vais m’inscrire dans cette dynamique. Liège a possédé dans son passé un répertoire multiforme, très ouvert, refermé ensuite par Stefano, passionné d’opéra italien et dans une moindre mesure d’opéra français. De mon côté, je ne veux rien révolutionner et je vais évidemment garder ce qui fait partie de la culture de ce théâtre, donc ces deux répertoires. Mais dans le même temps, je veux réouvrir au répertoire allemand, tchèque, russe, ou même à des œuvres espagnoles. Je n’ai pas de compositeur fétiche et aime beaucoup Verdi, Bellini ou Donizetti, mais je souhaite aussi représenter des opéras de Janáček, Wagner et Richard Strauss.

Et puis nous sommes ici dans la patrie de Grétry, qu’il faudra sans doute rejouer, tandis qu’en Espagne à la même époque écrivait Martin y Soler, un compositeur également très intéressant. Dans mes saisons, je veux donc que l’on puisse y voir les classiques et en même temps, un Mozart rare ou encore un Lucchesi, en plus de rouvrir aussi au répertoire baroque. Pour ce dernier pan, il faut encore que je sache de quelle manière, car il faut créer un ensemble cohérent, avec la question des possibilités musicales de l’orchestre dans une manière de jouer très différente. Tout dépendra des partenariats possibles, car il est clair que je veux maintenir l’Orchestre et les Chœurs de Liège-Wallonie au premier plan.

RM : En plus de définir le répertoire, comment allez-vous rentrer dans les projets scéniques ?

SP : Lorsque j’engage un metteur en scène, c’est que je pense qu’il pourra apporter quelque chose à l’œuvre. Je ne cherche pas des noms connus ou des artistes qui auraient gagné un César ou un Oscar. La musique est plus importante que la publicité. Il est très important pour moi de discuter du concept avec un metteur en scène et un chef d’orchestre avant de les valider sur un projet. En plus, ma longue expérience des plateaux fait que j’ai aussi un regard technique fort pour savoir ce qui, par rapport à une idée, est effectivement possible ou non, économiquement comme structurellement.

Malgré cela, la remise des éléments très en amont afin de préparer les décors est parfois un problème. Il est arrivé que certains artistes très occupés parlent d’un concept, puis reviennent mieux préparés quelques temps avant la représentation en ayant totalement changé de point de vue. C’est pourquoi je souhaite toujours travailler avec des personnalités qui étudient à fond les choses et arrivent tout de suite avec des idées mures. On ne peut valider une idée dans laquelle il faudra ensuite encastrer au chausse-pied toutes les scènes et le livret, car il y a une liberté dans le théâtre que l’on ne peut pas s’octroyer à l’opéra, où la ligne conductrice est avant tout celle de la musique.

RM : Comment voulez-vous adapter votre public actuel et peut-être un nouveau public, à vos propositions ?

SP : Il faut favoriser le phénomène de renouvellement du public, car à Trieste par exemple, l’âge moyen était de plus de soixante-dix ans. J’aimerais dire qu’en venant à l’Opéra, vous ne mourrez jamais, mais ce n’est pas vrai… Alors il faut évidemment fidéliser son public, mais aussi en capter un nouveau. Cela passe par la manière de communiquer, de vendre l’opéra, qui ne peut pas être juste un produit muséal.

Il y a donc un travail important à faire sur le jeune public, mais aussi sur les jeunes artistes, qui seront les grands de demain. Il faut absolument les détecter et pouvoir raconter une histoire sur son Opéra ; par exemple, celle de dire qu’un artiste maintenant au Met a commencé à Liège sera toujours l’une des meilleures manières de capter les amateurs et les passionnés. Il faut pouvoir pérenniser une relation entre le public et les artistes, leur faire faire un parcours ensemble. De la même manière, il faut aussi savoir proposer de nouveaux rôles à des artistes déjà célèbres ou en cours de développement.

L’une de mes plus grandes fiertés à Trieste a été de faire débuter dans Norma. Il y avait un vrai risque, car c’était là que Maria Callas, après avoir tenu ce rôle aux Arènes de Vérone, l’avait chanté pour la première fois dans une salle d’opéra. Et pour vous dire l’âge de mon public, de nombreux abonnés avait assisté à cela à l’époque ! Mon plus vieil abonné, de quatre-vingt-onze ans, m’avait alors dit après la représentation : « Merci, maintenant le fantôme de Maria peut s’en aller ! ».

C’est aujourd’hui mon projet à Liège : avancer, prendre des risques, les assumer, chasser certains fantômes et j’espère, en créer de futurs pour l’avenir !

Crédits photographiques : © Jonathan Berger / Opéra Royal de Wallonie-Liège

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