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À Berne, un décevant Don Carlos

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Berne. BühnenBern. 14-XI-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes sur un livret de François-Joseph Méry et Camille du Locle, version originale en français. Mise en scène : Marco Štorman. Décors : Frauke Löffel. Costumes : Axel Aust. Lumières : Berhard Bieri. Dramaturgie : Rebekka Meyer. Avec Raffaele Abete, Don Carlos ; Gustavo Castillo, Rodrigue, Marquis de Posa ; Eve-Maud Hubeaux, Princesse Eboli ; Masabane Cecilia Rangwanasha, Elisabeth de Valois ; Vazgen Gazaryan, Filippo II ; Matheus França, Le Grand Inquisiteur ; Christian Valle, un moine ; Evgenia Asanova, Thibault ; Giada Borelli, une voix du ciel ; Filipe Manu, Comte de Lerme ; Michal Prószynski, un hérault ; Christoph Engel, Kimon Barakos, Vinicius Costa da Silva, Félix Le Gloahec, Yuri Strakhov, Jiacheng Tan, des envoyés flamands. Chœur du Bühnen Bern (chef de chœur : Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester, direction musicale : Nicholas Carter

C’est une toute nouvelle direction qui ouvre la saison 2021-2022 du Stadttheater de Berne, proposant un ambitieux programme composé d’œuvres puisées dans le grand répertoire avec en ouverture Don Carlos de dans sa version en langue française.


La « version bernoise » de ce Don Carlos reste un compromis de toutes les versions reconstruites par les musicologues allemands, anglais ou italiens. Il serait fastidieux d’en soulever ici les à-propos choisis pour cette production dont les fondements prennent leur source dans la version dite de Modène (1886). S’il est louable de vouloir offrir un Don Carlos de dans sa version originale en français, la moindre des choses serait que les interprètes soient, sinon francophones, du moins préparé à la diction de l’idiome de Molière. Or, ici, rien de tel. Aucun des protagonistes, à l’exception de la mezzo Eve-Maud Hubeaux (Princesse Eboli) ne maîtrise le français.

Si la mise en scène de était suffisamment explicite pour suivre le déroulement de l’intrigue, on pourrait se passer du langage écorché des interprètes mais, là encore, rien à part la lecture des surtitres (en allemand !) ne permet de saisir le drame dans sa continuité. Gommé l’aspect visuel des faits sensés se dérouler après l’abdication de Charles-Quint, comme l’a fait l’Opéra de Liège au début de l’année dernière, en choisissant de faire évoluer les protagonistes à une époque contemporaine, le résultat est désolant de platitude. Des chanteurs errants, se traînant à terre, tournoyant sans raison, sur une scène noire et vide de décors à l’exception de voiles géométriques de couleurs descendants et remontants des cintres sans qu’on en devine le sens, des chœurs posés en rangs d’oignons, des personnages costumés qui de complet-veston, qui de leggins de cuir moulant, brossent le tableau d’une production jamais aboutie de cette œuvre majeure du répertoire lyrique romantique. Et comme il faut bien une signature personnelle, en irrespect de l’œuvre, signe le tableau final montrant Éléonore abattant Don Carlos d’une balle dans le dos, la Princesse Eboli faisant de même de Philippe II alors que Thibault, imitant les autres, tue le Grand Inquisiteur !

Reste la musique. Du côté des chanteurs, si le ténor (Don Carlos) et le baryton (Rodrigue) ont un matériel vocal intéressant et prometteur, ils doivent encore l’affiner pour que leurs voix deviennent plus homogènes pour aborder avec bonheur les rôles du répertoire. Le chant manquant de noblesse de , fait de son Philippe II un personnage frustre et ordinaire. (Le Grand Inquisiteur) dont on voudrait l’imposant, le magistral, le solennel reste en deçà des attentes.

Les voix féminines apparaissent en revanche à la hauteur de l’enjeu vocal de cette œuvre. La soprano (Elisabeth de Valois) possède l’étendue vocale du rôle même si parfois on aurait aimé qu’elle s’engage plus fièrement dans l’intime du personnage, voir qu’elle ose les pianissimi éthérés qu’on attend de la jeune reine déshonorée. Toutefois, bravant crânement les exigences de la mise en scène, son « Toi qui sus le néant des grandeurs de ce monde » est empli d’une sincérité touchante tant et si bien qu’elle entraîne admirablement le ténor (Don Carlos) dans un duo final plein de sensibilité.

De son côté, la mezzo soprano (Princesse Eboli) réunit tous les suffrages. En dépit d’une chorégraphie imposée et insensée, elle envoie, d’une voix puissante, timbrée et claironnante, un « Ô don fatal et détesté… » qui suscite les bravos spontanés et explosifs d’un public jusqu’alors frustré de beau chant. Enfin, avec elle, Verdi reprend ses droits : enfin Don Carlos redevient l’opéra qu’on espère, enfin on revit le miracle des joies du bel canto. Parfaitement préparée, la mezzo française illumine la scène de son chant.

Dans la fosse, met le feu au . N’écoutant que son tempérament, ne se souciant que de la partition verdienne, le jeune chef offre une lecture de cette œuvre avec une puissance débridée peu commune. Dès l’ouverture, les cordes sonnent avec détermination, les cuivres claironnent hardiment ; rarement cet orchestre n’avait offert de telles couleurs. Les applaudissements du public à l’égard du chef reflètent bien l’admiration qu’il porte à cette nouvelle recrue de l’Opéra de Berne dont la musicalité n’a d’équivalent que le désir ardent de musique.

Crédit photographique : © Janosch Abel

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