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À l’Opéra de Liège, un Don Carlos impressionnant

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Liège. Opéra Royal de Wallonie. 2-II-2020. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes – version de 1866- sur un livret de Joseph Méry et Camille Du Locle, d’après Friedrich von Schiller. Mise en scène : Stefano Mazzonis di Pralafera. Décors : Gary MacCann. Costumes : Fernand Ruiz. Lumières : Francis Marri. Avec : Gregory Kunde, Don Carlos ; Ildebrando d’Arcangelo, Philippe II ; Yolanda Auyanet/ Leah Gordon : Elisabeth de Valois ; Kate Aldrich : la princesse Eboli ; Lionel Lhote : Rodrigue, marquis de Posa ; Roberto Scianduzzi : le Grand Inquisiteur ; Alexandre Melnik : le comte de Lerme/ un héraut royal ; Patrick Bolleire : un Moine ; Caroline de Mahieu : Thibault ; Louise Foor : une voix d’en-haut ; Patrcik Delcour, Roger Joakim, Emmanuel Junk, Jordan Lehane, Samuel Namotte, Arnaud Rouillon : les députés flamands. Chœur de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège (direction : Pierre Iodice). Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie, direction musicale : Paolo Arrivabeni

L’Opéra Royal de Wallonie à Liège présente, en ce début d’année, le Don Carlos de Verdi dans sa version française en cinq actes : un spectacle assez grandiose à tous points de vue.

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Pour cette production, Stefano Mazzonis, directeur des lieux et metteur en scène, recourt à l’état « brut » original de la partition, telle que remise contractuellement par Verdi à l’Opéra de Paris en 1866 pour les premières répétitions : soit un peu plus de quatre heures de musique, l’entracte étant ici aménagé avant le tableau de l’autodafé du troisième acte. Dans cette primo-version française, le compositeur coule parfois cette partition phare (et fleuve !) dans le moule du grand opéra à la française, et malgré un style, évidemment très personnel et immédiatement identifiable, se souvient ponctuellement des grands effets d’un Meyerbeer ou d’un Halévy – ce que gommeront quelque peu les révisions ultérieures ultramontaines de la partition.

Exit donc, cet après-midi, le ballet de la Pérégrina  de l’acte III – car ajouté après coup pour faire bonne mesure à la tradition parisienne, mais pas moins de huit fragments souvent remarquables, rarement donnés, sont ainsi réhabilités depuis le chœur des bûcherons introductif de l’acte de Fontainebleau (si fondamental et souvent sacrifié) jusqu’à de nombreux passages très éclairants, à l’acte IV, étayant les relations psychologiques complexes entre protagonistes du drame : la princesse Eboli apparaît bien plus ambiguë, à la fois maîtresse royale et soupirante éconduite par Don Carlos, ou plus loin encore, Philippe II et son rival de fils retrouvent une sorte d’union tacite et horrifiée face au sacrifice de Posa !

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Le public liégeois apprécie la sagesse des mises en scène très (trop, à certains yeux ?) traditionnelles. Il ne faudra donc pas chercher ici une refonte psychanalytique du livret ou une relecture politique plus récente de l’ouvrage, telles que nous les proposait il y a quelques mois l’Opéra des Flandres (moyennant quelques crocs-en-jambe à la partition). Tout demeurera ici fidèle et scrupuleux, miroir d’un XVIᵉ siècle historié, mais dramatiquement déformé par le truchement du prisme schillérien, au fil d’un argument complexe partagé entre mariage arrangé et intrigues amoureuses, amitiés indéfectibles et trahisons familiales, guerres de religions latentes et réponses sanglantes de l’Inquisition. Les très sobres et évocateurs décors de Gary McCann, sous les subtils éclairages de , utilisent au mieux l’espace scénique mosan, et par un montage très habile, en l’absence de plateau tournant, permettent de vite glisser d’une scène à l’autre, par exemple du couvent de Saint-Just aux jardins du palais, ou plus tard, dans les deux tableaux du quatrième acte, du cabinet royal à la prison infamante. Les somptueux et très fidèles costumes de figent, par leur ampleur, juste un peu trop le jeu et les déplacements des protagonistes. Domine dès lors un certain hiératisme, en parfaite concordance avec la vision classique et épurée, un rien statique, de Stefano Mazzonis.

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La distribution de très haut niveau n’appelle quant à elle que des éloges. Le ténor américain , pris un peu à froid dans le redoutable « Fontainebleau » du difficile premier acte, campe par la suite, malgré ça et là quelques effets de glotte un rien faciles, de son brillant timbre de lirico spinto un Don Carlos de grande classe, nuancé, tour à tour énamouré, révolté, résigné, ou meurtri jusqu’à sa disparition finale dans le tombeau de son aïeul Charles Quint.
lui donne une exemplaire réplique en Rodrigue, marquis de Posa, pris dans l’étau cornélien du devoir face à l’indéfectible amitié : par son incarnation sans faille, avec une santé vocale impressionnante doublée d’une diction française hallucinante de précision, il confirme sa fibre verdienne et l’excellent souvenir de son Amonasro (dans Aïda) sur la même scène en mars dernier.
, noble baryton-basse au vibrato un soupçon trop généreux, manque certes un peu d’assise dans l’extrême grave de la tessiture, mais assume par la souplesse de son timbre vif-argent toutes les ambiguïtés d’un Philippe II otage de ses sentiments et contrarié dans ses ambitions politiques.
s’impose tant par sa stature que par son timbre menaçant et sombre, à dessein un rien « fatigué »  un grand Inquisiteur terrorisant, damant le pion à un roi plutôt falot, tandis que pour ses quelques interventions tant en comte de Lerme qu’en héraut royal le jeune ténor belge impose son timbre léger et solaire et crève littéralement la scène.
Malheureusement souffrante en cet hiver doux et pluvieux, voit sa voix se dérober dans les extrémités du spectre au fil de la première partie du spectacle, et sagement renonce à assumer le rôle d’Elisabeth de Valois après l’entracte. Son play-back scénique permet d’entendre sa stupéfiante et irradiante doublure : la soprano dramatique canadienne assure avec un bonheur égal le rôle dans toute l’étendue splendide de sa tessiture, avec une intensité de plus en plus immanente et une présence dramatique-vocale, à défaut d’être scénique-proprement stupéfiante, culminant avec l’air « Toi qui sus le néant »  proprement déchirant du cinquième acte.
donne un portrait par petite touche de la princesse Eboli : son « air du voile » conserve encore un côté primesautier et mutin, malgré le drame latent, mais dès la scène du jardin la mezzo-soprano américaine noircit le timbre et campe habilement une femme soudainement blessée, jalouse et machiavélique. Son incarnation aussi mordante que lyrique fait davantage encore mouche, malgré une diction plus approximative, dans les échanges de plus en plus acrimonieux et vitupérants du quatrième acte et culmine en un « oh ! Don fatal » aux irrésistibles accents de terrible damnation.

, directeur musical de l’Opéra Royal de Wallonie durant une dizaine d’années, retrouve les forces orchestrales et chorales du lieu : galvanisées, celles-ci offrent très heureusement un lustre, une superbe et un impact qu’on ne leur connaissait plus dans ce répertoire verdien : tous concourent à la réussite musicale assez exemplaire de cet ambitieuse, fidélissime et marathonienne réalisation opératique.

Crédits photographiques : / , , choeurs de l’ORW/ Gregory Kunde,  © ORW

 

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Liège. Opéra Royal de Wallonie. 2-II-2020. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes – version de 1866- sur un livret de Joseph Méry et Camille Du Locle, d’après Friedrich von Schiller. Mise en scène : Stefano Mazzonis di Pralafera. Décors : Gary MacCann. Costumes : Fernand Ruiz. Lumières : Francis Marri. Avec : Gregory Kunde, Don Carlos ; Ildebrando d’Arcangelo, Philippe II ; Yolanda Auyanet/ Leah Gordon : Elisabeth de Valois ; Kate Aldrich : la princesse Eboli ; Lionel Lhote : Rodrigue, marquis de Posa ; Roberto Scianduzzi : le Grand Inquisiteur ; Alexandre Melnik : le comte de Lerme/ un héraut royal ; Patrick Bolleire : un Moine ; Caroline de Mahieu : Thibault ; Louise Foor : une voix d’en-haut ; Patrcik Delcour, Roger Joakim, Emmanuel Junk, Jordan Lehane, Samuel Namotte, Arnaud Rouillon : les députés flamands. Chœur de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège (direction : Pierre Iodice). Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie, direction musicale : Paolo Arrivabeni

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