La Scène, Spectacles divers

Laetitia Casta redonne vie à Clara Haskil au Théâtre du Rond-Point

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Paris, Théâtre du Rond-Point, salle Renaud-Barrault. 15-I-2022. Clara Haskil – Prélude et fugue. Laetitia Casta, comédienne, et Isil Bengi, piano. Texte : Serge Kribus. Mise en scène : Safy Nebbou. Scénographie : Cyril Gomez-Mathieu. Costumes : Saint-Laurent. Lumière, Éric Soyer. Son : Sébastien Trouvé. Représentations jusqu’au 23-I-2022

Dans -Prélude et fugue de , accompagnée par la pianiste , incarne la légendaire , dans le récit vivant de son existence semée d’adversité et de gloire, de luttes et de joies, de solitude et d’amitiés. 

Le noir se dissipe peu à peu dans la salle du théâtre. La scène s’éclaire faiblement, et l’on aperçoit une femme gisant sur le sol, dans une posture inconfortable. Elle se met à parler, elle s’adresse à Arthur. C’est Clara Haskil, la pianiste, qui vient de chuter dans l’escalier mécanique de la gare de Bruxelles-midi. Dans quelques instants, elle s’éteindra, mais auparavant, sa vie entière va défiler dans sa mémoire, devant nous, depuis l’incendie de la maison familiale alors qu’elle est toute petite fille, jusqu’à ce jour funeste où elle arrive à Bruxelles pour donner un concert avec Arthur Grumiaux. Une vie qui mène l’enfant surdouée et passionnée de Bucarest à Vienne, puis ce sera Paris, New York, l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse qui deviendra sa seconde patrie. Une vie aussi maintes fois ébranlée par la séparation, le deuil, la maladie, les guerres, la précarité, l’humiliation. Une vie qui valait qu’on l’écrivit pour le théâtre. 

Le texte de est dit par . L’actrice ex-mannequin est à mille lieues en apparence de la pianiste au physique ingrat déformé par la scoliose, vieilli prématurément par les épreuves. Et pourtant il apparaît de plus en plus tangible, au fil du spectacle, qu’un lien intime et secret semble relier la comédienne et son personnage, tant il émane d’émotion, de justesse de son jeu. La pièce n’est pas nouvelle, son metteur en scène, , l’avait créée en 2017. Laetitia Casta, dont les débuts sur les planches datent de 2004 avec Ondine de Jean Giraudoux, cherchait un texte, attendait un rôle. Elle se l’est approprié avec maestria, réussissant, avec pour seule compagnie sur scène celle de la pianiste , une performance digne d’admiration. L’actrice y incarne non seulement l’illustre pianiste, mais aussi porte, en modulant son timbre et son intonation sans exagération, les voix de sa mère, de ses sœurs, de « monsieur Robert » son professeur, de son oncle Avram qui l’emmena à Paris, du maître Alfred Cortot qui ne l’aimait pas, du grand ami trop tôt disparu Dinu Lipatti, d’une mécène et sa fille, de Charlie Chaplin… Avec une intensité indéniable et une sensibilité à fleur d’âme, c’est une partition théâtrale de plus d’une heure trente qu’elle interprète avec virtuosité, enchaînant les situations successives sans temps morts, sans relâcher la tension, maitrisant son texte, lui insufflant vie, soutenant son rythme. Touchante, dans sa sombre robe simple au sage et délicat col de dentelle blanche (signée Saint-Laurent), elle dresse un portrait de la musicienne tout en nuances, vibrant et vrai, sans verser dans la lourdeur du pathos, mais bien au contraire montrant sa lumière intérieure, sa part de joie et d’enthousiasme irréductibles au-delà des moments de désespoir. La voici exprimant la force, la candeur aussi, la personnalité indomptable et complexe de cette artiste si violemment heurtée par les affres de sa vie, mais si passionnée, si déterminée, si courageuse aussi, faisant front au doute, au trac, à la peur de décevoir. 

La pianiste Isil Bengi est son double sur scène, coiffée comme elle d’une longue natte brune. Présence discrète face à son piano, dos au public, elle n’en est pas moins cheville essentielle de la pièce, formant un tandem parfait avec la comédienne : lui sont confiés nombre d’extraits musicaux sur lesquels est merveilleusement cousu le texte, puisés dans Schumann et Mozart bien sûr, et aussi dans Schubert, Bach, Chopin, Liszt, Rachmaninov, et même Debussy et Ravel, qu’elle interprète avec personnalité et un instinct sûr, sur un ancien Pleyel droit puis sur le grand queue de concert. Le travail de sonorisation de Sébastien Trouvé, depuis les sons mats du piano dans l’acoustique sèche de la salle, jusqu’à parfois un degré de réverbération tel que la musique devenue floue semble se noyer dans les limbes des rêves ou de la mémoire, apporte une note particulière et originale. La mise en scène sobre et élégante, réglée au millimètre par , est d’une grande efficacité, mettant en valeur la présence de Laetitia Casta et l’expressivité naturelle de son jeu. L’éclairage d’Éric Soyer, subtilement étudié, crée l’atmosphère au fil du récit, accrochant ses lumières tamisées tantôt glaciales, tantôt réchauffantes, ou tendrement poétiques aux personnes, aux pianos, puis à la fin aux flocons de neige qui tombent doucement sur le couvercle noir du piano de concert, comme autant de fragments d’âme descendus du ciel, ultime demeure de la musicienne. 

Par la grâce attachante et la fibre de comédienne de Laetitia Casta, Clara Haskil – Prélude et fugue est assurément un grand moment d’émotion théâtrale et musicale. Mélomane ou non, au sortir du théâtre, comment alors ne pas se prendre d’envie d’écouter ou de réécouter en boucle les gravures de l’illustre pianiste ?

Crédit photographique © Edouard Elias

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