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Mese Mariano et Suor Angelica, doublé vériste gagnant à Liège

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Liège. Opéra royal de Wallonie. 29-I-2022. Umberto Giordano (1867-1948) : Mese Mariano, opéra en un acte sur un livret de Salvatore Di Giacomo, d’après le drame ‘o Mese Mariano’, tiré du roman « Senza Verdelo ». Giacomo Puccini (1858-1924) : Suor Angelica, opéra en un acte sur un livret de Giovacchino Forzano. Mise en scène : Lara Sansone. Décors : Franscesca Mercurio. Costumes : Teresa Acone. Lumières : Luigi Della Monica. Avec : Serena Farnocchia (Carmela/Suor Angelica) ; Violeta Urmana : (Madre Superiora/La Zia Pincipessa) ; Sarah Laulan : (Suor Patienza/La suora zealatrice). Aurore Bureau : ( la Contessa/la maestra delle novize) ; Julie Bailly : (Suor Cristina/la Badessa et une des cercatici) ; Morgane Heyse : (Suor Celeste/ Suor Genovevieffa) ; Rejane Soldano : (Suor Agnese/Suor Dolcina) ; Patrick Delcour : (Don Fabiano – dans Mese Mariano) ; Natacha Kowalski : (Suor Maria/ une des cercatrici) ; solistes et chœurs de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, direction : Denis Segond. Maîtrise de l’opéra, direction et préparation : Véronique Tollet. Orchestre symphonique de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, direction : Oksana Lyniv

L’Opéra royal de Wallonie propose le très intéressant rapprochement de deux opéras véristes en un acte, aux sujets et livrets à la fois proches et complémentaires. Au rare et plus léger Mese Mariano d’ répond le beaucoup plus célèbre et austère Suor Angelica de Giacomo Puccini.

Mese mariano (le Mois marial) de Giordano et Suor Angelica de Puccini furent conçus et composés à huit ans d’écart. Les deux courts opéras (de respectivement 40 et 60 minutes) ont pour (anti)héroïnes des femmes à la fois vaincues par le Destin et blessées dans leur féminité et leur maternité : deux parcours fracassés par une société peu libérale et sous l’emprise, outre d’une gent masculine irresponsable, de la tutelle moralisatrice et répressive des codes d’honneur et des institutions religieuses. Chez Giordano, Carmela a conçu un enfant avant le mariage avec un séducteur qui l’a abandonnée. Elle a dû, la mort dans l’âme, confier sa progéniture à un orphelinat après avoir épousé un autre homme qui refusait d’élever ce garçonnet « étranger ». Elle vient dans le repentir, rendre visite à l’institution, espérant revoir son fils. En regard, chez Puccini, Suor Angelica expie la faute d’une conception d’un fils hors mariage, jugée déshonorante par sa noble famille et est ainsi placée, en guise de punition, depuis sept ans dans un couvent aux règles strictes, sans avoir jamais pu revoir son petit garçon depuis la naissance. Les (anti)parallélismes entre les deux œuvres sont évidents mais aussi subtils et nombreux… les deux enfants sont en fait morts dans l‘isolement familial le plus total. A la visite d’une comtesse bienfaitrice dans le Mese Mariano, répond chez Puccini la venue d’une tante princesse implacable soutirant le renoncement d’Angelica à tout héritage familial. Et si les bonnes sœurs du Mese Mariano arrivent par mensonge et ruse à masquer à la pauvre mère éplorée le décès récent de son enfant. Suor Angelica se verra révélées la maladie et la mort solitaires de son fils et par son propre suicide aspirera à la fois à la communion posthume de leurs deux âmes et à une céleste rédemption mariale.

C’est une riche idée de la part de de présenter par la métamorphose durant l’entracte des éléments des décors sobres mais historiés, dus à sa collaboratrice Francesca Mercurio, l’envers et l’endroit d’un même édifice religieux. Aux bruyants jeux d’enfants, à l’esplanade avec vue sur Naples du Mese Mariano, répond pour Suor Angelica l’austère vie intérieure du couvent, et la sévérité monacale de bâtiments conventuels glaciaux, vus comme « de l’autre côté du miroir ». Seules les travées latérales et les croisées d’ogives d’un cloître figuré en unifient ainsi l’espace narratif et scénique. Le Mese Mariano, plus léger, et d’une truculence décrite comme « toute napolitaine » sied mieux à la metteuse en scène italienne. L’animation des chœurs d’enfants (splendidement préparés par Véronique Tollet) ou l’arrivée un peu bouffonne du précepteur Don Fabiano (seul rôle masculin de tout le spectacle, avec un inénarrable et pittoresque Patrick Delcour) viennent contrebalancer le long et dramatique monologue de Carmela, narrant ses mésaventures et pleurant son désarroi. Par contre, l’on n’évite pas les poncifs du genre et le piège du statisme au fil d’une Suor angelica, plus académique malgré l’affrontement, bien mené et splendidement assuré par les deux protagonistes.

Les beaux costumes de Teresa Acone n’appellent que peu de réserves. Mais faut-il pour autant surligner à ce point la froide morgue quasi inquisitoriale de la tante d’Angélica en la parant d’une robe baroque, nimbée d’une imposante fraise, rappelant de manière quelque peu décalée les tableaux de Velasquez ? Et l’apparition presque trop matérielle, nimbée d’une crue lumière blanche, de la Vierge à l’enfant, en guise de rédemption, aux ultimes moments du spectacle n’est pas exempte d’un décorum kitsch.

La distribution vocale n’appelle que des éloges. incarne dans le Mese Mariano une parfaite Carmela, au timbre subjuguant et à la vocalité parfaite, émouvante par son talent de parfaite diseuse au fil du long monologue central où elle détaille son triste destin. Moins corsetée en Suor Angelica, elle compose une héroïne partagée entre expiation et sentiment de révolte. Mais l’expression demeure toujours altière, et le timbre splendide est magnifié par une vocalité quasi mozartienne au fil d’un immatériel et sublime Senza mamma, tout émaillé de pudique contrition.

Face à elle, Violetta Urmana compose avec autorité ses deux personnages antinomiques ; à la mère supérieure pleine de compassion face au désarroi de Carmela dans le Mese Mariano répond dans Suor Angelica une Zia Principessa intraitable, haineuse et presque machiavélique. Si son timbre sombre et enveloppant de mezzo dramatique fait toujours mouche, le vibrato s’est avec les années quelque peu élargi. Par la théâtralité de son geste presque hiératique, elle impose à l’évidence sa personnalité presque farouche avec une prestance scénique impressionnante.

poursuit une magnifique carrière internationale depuis son troisième prix au Concours Reine Elisabeth 2014 et ne déparait pas face aux deux principales protagonistes. Dans les deux brefs rôles de sœur qui lui sont impartis, elle fait montre d’une parfaite vocalité et d’une efficacité théâtrale remarquable.

Mentionnons aussi la jeune mezzo-soprano belge Aurore Bureau, à l’autorité fraiche et naturelle dans l’important rôle de la Contessa du Mese Mariano, mais fatalement plus en retrait comme maîtresse des novices, rôle plus succinct au fil de l’opéra de Puccini. Les autres rôles secondaires sont tous parfaitement distribués, et toutes ces solistes méritent la meilleurs mention : outre Julie Bailly, ou , cinq excellentes solistes issues du chœur exclusivement féminin, très bien préparé par , complètent cette distribution vocale quasi idéale.

Mais il faut avant tout saluer la direction vivante et attentionnée, souple et ductile d’. La jeune cheffe ukrainienne –première femme invitée dans la fosse de Bayreuth pour le Vaisseau Fantôme l’été dernier, et récemment promue comme directrice musicale au Teatro Comunale de Bologne- subjugue par sa gestique fluide et expressive, par l’idéal soutien de son plateau et par le raffinement des nuances qu’elle obtient d’un orchestre local totalement retrouvé et pleinement concerné. Elle s’avère aussi délicate dans les scènes presque naïves ouvrant le Mese Mariano qu’implacable lorsque Suor Angelica absorbe le breuvage fatal , avec un tutti de fosse soudainement térébrant comme on en a peu connu à Liège! On espère voir cette baguette aussi professionnelle que musicale bientôt réinvitée par la maison mosane : car par son travail très professionnel et par son irrésistible musicalité, sa connivence avec musiciens et chanteurs demeure évidente et féconde, sorte de subtil mélange de grâce innée et d’autorité naturelle.

Crédits photographiques: Suor Angelica et Mese Mariano © ORW-Liège – J. Berger

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Liège. Opéra royal de Wallonie. 29-I-2022. Umberto Giordano (1867-1948) : Mese Mariano, opéra en un acte sur un livret de Salvatore Di Giacomo, d’après le drame ‘o Mese Mariano’, tiré du roman « Senza Verdelo ». Giacomo Puccini (1858-1924) : Suor Angelica, opéra en un acte sur un livret de Giovacchino Forzano. Mise en scène : Lara Sansone. Décors : Franscesca Mercurio. Costumes : Teresa Acone. Lumières : Luigi Della Monica. Avec : Serena Farnocchia (Carmela/Suor Angelica) ; Violeta Urmana : (Madre Superiora/La Zia Pincipessa) ; Sarah Laulan : (Suor Patienza/La suora zealatrice). Aurore Bureau : ( la Contessa/la maestra delle novize) ; Julie Bailly : (Suor Cristina/la Badessa et une des cercatici) ; Morgane Heyse : (Suor Celeste/ Suor Genovevieffa) ; Rejane Soldano : (Suor Agnese/Suor Dolcina) ; Patrick Delcour : (Don Fabiano – dans Mese Mariano) ; Natacha Kowalski : (Suor Maria/ une des cercatrici) ; solistes et chœurs de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, direction : Denis Segond. Maîtrise de l’opéra, direction et préparation : Véronique Tollet. Orchestre symphonique de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, direction : Oksana Lyniv

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