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À Berne, Mozart sauve Idomeneo du chaos

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Berne. BühnenBern. 19-II-2022. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Idomeneo, opéra seria en trois actes et un prologue sur un livret de Giambattista Varesco. Mise en scène : Miloš Lolić. Costumes : Jelena Miletić. Décors : Wolfgang Menardi. Lumières : Bernhard Bieri. Dramaturgie : Reiner Karlitschek. Avec : Attilio Glaser, Idomeneo ; Evgenia Asanova, Idamante ; Giada Borrelli, Ilia ; Masabane Cecilia Rangwanasha, Elettra ; Filipe Manu, Arbace/Gran Sacerdote ; Matheus França, une voix ; Christian Valle, une voix. Chœur du Bühnen Bern (chef des chœurs : Zsolt Czetner) Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Nicholas Carter

Beau succès de cet Idomeneo de qui malgré une mise en scène confuse et imperméable, confirme la bonne tenue vocale de l’ensemble et la formidable direction d’orchestre du jeune chef .


Plus que tout, les opéras de Mozart se parent d’élégance sublime à mesure qu’on touche à leur apothéose. Si Don Giovanni, Les Noces de Figaro ou Così fan Tutte apparaissent les plus faciles d’accès par ce qu’ils racontent à travers leurs livrets, avec Idomeneo c’est la musique qui parle. La production bernoise pourrait se résumer à cette affirmation, tant la musique y est présente. Encore faut-il qu’elle soit portée avec la connaissance, le talent et surtout le cœur et l’âme de qui s’en empare. À ce jeu, le jeune chef fait mouche. Dès les premières mesures de l’ouverture, la patte du chef d’orchestre nouvellement engagé à la tête de l’Opéra de Berne s’impose par sa musicalité. Il imprègne avec tant de chaleur la partition, qu’on se prend à moduler de la main les arabesques magnifiques qu’il fait prendre à son orchestre, à hocher de la tête en rythme avec sa belle manière de faire chanter les romances. Bien évidemment, sa musicalité prodigue de la générosité à un tout en intelligence vocale.

Le plateau s’efforce à suivre l’inspiration jaillissant de la fosse d’orchestre. La distribution, bien qu’aguerrie, semble réagir de manière variée. Un mélange d’impréparation, de manque de technique vocale ou d’incompréhension aux désirs du metteur en scène projette le critique dans des appréciations diverses. Ainsi, dans le rôle-titre, le ténor (Idomeneo) est un bien fade roi de Crête. Si la voix ne manque pas de puissance, si le timbre vocal est présent, le chant est parfois approximatif et le jeu emprunté. De son côté, la mezzo (Idamante) manque sensiblement de technique vocale pour s’imposer dans la simplicité du chant mozartien. La soprano (Elettra) peine à convaincre dans toute la première partie de la soirée, même si sa romance « Idol mio, se ritroso altra amante a me ti rende », chantée sous un surprenant et incongru palmier, est marquée d’une belle émotion. On comprendra plus tard que la soprano se réserve pour son air final « O smania, o furie » qu’elle envoie avec force et conviction. Ce sera le seul air applaudi par le public. Étrange, parce qu’à notre avis, les émotions du plateau les plus intenses sont à porter au crédit de la jeune (23 ans) soprano (Ilia). Parfaitement préparée, elle aborde son rôle avec une douceur de timbre magnifique. Conservant une ligne de chant parfaite, une diction sans faille, elle est capable d’offrir des variations d’intensité sonore qui augurent d’une brillante carrière. Terminant son récitatif « Solitudini amiche » par un pianissimo divin, l’aria « Zeffiretti lusinghieri » s’inscrit comme un moment de grâce qu’on voudrait revivre et revivre encore.

Pour sa première mise en scène d’opéra, ne donne malheureusement pas une lecture claire de l’œuvre. En tentant de présenter cette intrigue comme un théâtre dans le théâtre, hormis le déjà-vu de la démarche, il n’en domine pas le parti pris. On se triture les méninges pour comprendre qui est en droit de monter sur la scène et qui ne l’est pas. Dans ce spectacle, chacun, du metteur en scène à la costumière en passant par le décorateur semble y aller de son opinion sans qu’on y décèle une idée directrice commune apte à éclaircir le propos.
Ainsi, la costumière () n’oppose aucune limite à son imagination. En particulier pour les costumes des choristes. Vêtus au début de tuniques écrues, leur habillement évolue de scènes en scènes avec des rajouts de foulards, de toges colorées, de ceintures, pour qu’en fin de spectacle chacun se retrouve couvert de tout son attirail vestimentaire avec, pour couronner le tout, la tête coiffée de ridicules mollusques de plastique de toutes les couleurs.
De son côté, le décor () est fait de bric et de broc. La scène du théâtre dans le théâtre est surélevée d’un petit mètre au dessus du plateau du Stadttheater. Équipée de trappes, elle permet à Idommeneo et à Idamante, au prix de contorsions incompatibles avec le métier de chanteur d’opéra, d’apparaître et de disparaître sur la petite scène sans qu’on comprenne pour autant la signification de ces remue-ménages acrobatiques alors qu’une ouverture sur le fond de scène permet à tout un chacun d’entrer ou de sortir. Avec des chaises en plastique dignes d’une paillote de bord de mer en guise de trône royal, avec un canot gonflable noir pour envoyer Idamante à Argos en compagnie d’Elettra, avec un Idomeneo menaçant son entourage avec un revolver, sans parler d’un moniteur de télévision permettant de voir le chef d’orchestre dirigeant, nous sommes sans aucun doute dans l’illustration parfaite d’un drame de la Grèce antique ! Des toiles peintes descendant des cintres du petit théâtre illustrent les scènes. Un bord de mer pour Idomeneo s’échouant sur la grève, des nuages cotonneux pour la tempête, un canari géant mort (pourtant le livret de Giambattista Varesco ne parle pas de cet épisode !) jusqu’à un étrange plat de poissons et crustacés suggérant le monstre marin qui rappelle à Idomeneo sa parole non tenue d’offrir en sacrifice la première personne rencontrée s’il revenait vivant de sa guerre de Troie. Si au début, l’illustration est défendable, bientôt la machinerie s’emballe et ces toiles montent et descendent d’une manière anarchique nous laissant abasourdis et confus. Dommage, l’occasion était belle de sublimer la musique de Mozart.

Crédit photographique : © Florian Spring

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Berne. BühnenBern. 19-II-2022. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Idomeneo, opéra seria en trois actes et un prologue sur un livret de Giambattista Varesco. Mise en scène : Miloš Lolić. Costumes : Jelena Miletić. Décors : Wolfgang Menardi. Lumières : Bernhard Bieri. Dramaturgie : Reiner Karlitschek. Avec : Attilio Glaser, Idomeneo ; Evgenia Asanova, Idamante ; Giada Borrelli, Ilia ; Masabane Cecilia Rangwanasha, Elettra ; Filipe Manu, Arbace/Gran Sacerdote ; Matheus França, une voix ; Christian Valle, une voix. Chœur du Bühnen Bern (chef des chœurs : Zsolt Czetner) Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Nicholas Carter

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