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Guerre en Ukraine : des violons plutôt que des canons

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L’invasion russe en Ukraine impacte la vie musicale, mais s’il peut être valable de s’inscrire dans certaines mesures de sanction décidées par les gouvernements, il reste primordial d’éviter toute chasse aux sorcières et à l’inverse, d’utiliser la musique comme vecteur de paix et de supériorité morale et intellectuelle.

Écrire à chaud sur une situation nouvelle sur laquelle on ne maîtrise pas tous les enjeux reste un exercice compliqué, mais les multiples éléments en notre possession nous permettent de prendre position pour et contre certaines décisions, ainsi qu’apporter un point de vue quant aux risques encourus. Longtemps occultée, la guerre s’est déclarée plus violemment qu’auparavant aux portes de l’Europe, et s’il est hors de question de revenir ici aux prémices du sujet, ni de remonter à l’histoire commune de plusieurs siècles entre la Russie et l’Ukraine, berceau de la nation slave, il est important d’en donner les points d’accroche avant de se pencher sur les sujets musicaux touchés par le conflit.

Loin d’être exempte de toute défiance, l’Otan a joué avec le feu en Ukraine sans pouvoir aujourd’hui protéger cette nation contre ce qui doit inéluctablement se nommer une agression de la part de la Russie, et plus particulièrement de celui qui la maintient d’une main de fer depuis maintenant plus de deux décennies : Vladimir Poutine. Les points de vue peuvent et doivent diverger quant à la façon de répondre à cette guerre et de soutenir l’agressé contre l’agresseur, mais la France et plus généralement les institutions européennes, musicales pour la partie qui nous concerne, se doivent d’y répondre en coordination avec les gouvernements.

Musiques et musiciens devant les polémiques et politiques

En premier lieu, il a semblé évident d’annuler toutes les tournées prévues par les ensembles et artistes européens en Ukraine et en Russie, théâtre de violents combats pour le premier pays, ennemie potentiel en cas de guerre réelle dans les semaines à venir pour le second. À l’inverse, continuer à accueillir, voire surtout à accompagner les ressortissants ukrainiens mais aussi russes dans le cas de concerts en Europe rest très important, à condition que ceux-ci ne soient pas des soutiens réels de Vladimir Poutine. Pour preuve, certains ballets russes expriment tous les soirs leur assistance à l’Ukraine avant de débuter leurs représentations, et parmi eux se mêlent depuis toujours des danseurs russes et des danseurs ukrainiens. Dans ces cas précis, on ne sait comment les artistes seront reçus à leur retour en Russie. S’il y a le moindre risque pour leur vie ou leur intégrité physique, alors il faudra les accueillir comme ressortissants étrangers au moins le temps que durera le conflit, ou que Poutine tiendra le pouvoir.

Concernant les cas de ou , l’approche est plus complexe, car leurs rapports avec celui que l’on peut à présent définir comme un dictateur – notamment par sa concentration des pouvoirs et son annihilation de toute opposition – sont bien réels. Cette dernière se refuse même à le condamner dans son communiqué, se bornant à être « opposée à cette guerre », et d’arguer « qu’il n’est pas juste de forcer les artistes […] à exprimer leurs opinions politiques en public et à dénoncer leur pays d’origine », puis d’ajouter que « cela devrait être un choix libre » et qu’elle n’est « pas une personne politique, […] pas un expert en politique ». En réalité, un artiste est un personnage public et à partir du moment où ses relations sont fortes avec un homme politique, alors il peut y avoir collusion. On se souvient ici de l’écrivain Borges serrant la main à Pinochet et alors rayé de la liste des nobelisables, ou de certains artistes européens pendant la Seconde Guerre mondiale.

Car malheureusement pour eux, ne pas prendre position revient à se positionner : ne pas quitter l’Allemagne ou l’Italie en 1940 et profiter de postes lâchés par des musiciens qui l’avaient quittée soit par nécessité – on pense évidemment aux juifs, Weill, Schönberg ou Walter pour ne citer qu’eux-, soit par conviction – Erich Kleiber ou Toscanini- revient à avoir bénéficié d’un dû qui n’était pas tout à fait légitime, ou en tous les cas pas encore. Pour maintenir le parallèle, n’en déplaise à ceux qui y discernerait une loi de Godwin, la décision de Furtwängler, déjà très largement installé à l’époque, à l’instar de Gergiev aujourd’hui, est encore débattue de nos jours, car s’il n’a jamais pris parti et semblait même détester Hitler, le fait d’avoir gardé l’une des plus hautes positions pendant le 3ème Reich l’amenait forcément à y avoir collaboré, notamment en ayant dirigé les concerts d’anniversaire du Führer. Alors, vouloir aujourd’hui rester neutre est impossible si l’on est russe, bien qu’il puisse être très dur de prendre ses distances avec sa patrie, quitter certains postes à haute responsabilité semble la meilleure solution, quitte à faire le choix de ne pas choisir, comme , qui a préféré lâcher en même temps son poste à Moscou et celui de Toulouse.

Pas de chasse aux sorcières ; la musique comme vecteur de paix

Pour les artistes mis de côtés, il n’est pas nécessaire de continuer à les délégitimer, car il faut au contraire montrer la primauté du poids démocratique sur celui dictatorial ; donc ne pas aggraver les sanctions envers eux, puisque la plus grande est de les empêcher de profiter et de promulguer l’art qu’ils défendent depuis toujours, l’autre étant de ne plus les rémunérer pour le faire. Ensuite, il faut rappeler que la culture est, et restera, toujours au-dessus des conflits temporels des humains et qu’elle développe à l’inverse des émotions et des idées bien plus puissantes. L’art doit ainsi servir à accompagner les artistes, le public et plus généralement le monde dans un message de paix et de tolérance. Quelques paroles souvent naïves en débuts de concerts font du bien, mais c’est avant tout la musique elle-même qui doit rappeler la grandeur dont est capable l’humanité, même lorsque celle-ci s’autodétruit par les armes.

Alors, il faut avant tout éviter toute censure, tout particulièrement des compositeurs russes du passé. Au contraire, jouer Chostakovitch ou porter Mossolov et le répertoire jugé musica non grata sous Staline est plus que jamais d’actualité, car cette musique doit servir à faire réfléchir par sa grandeur. Décupler la réflexion et la prise de recul grâce à ces répertoires offre donc un rapport de force intellectuel bien plus grand que celui d’hommes et de femmes trop concentrés à des actes de destructions néfastes pour eux et leurs sociétés. Dans une telle situation, faisons taire au plus vite les sirènes et les canons, et redonnons dès que possible la priorité aux flûtes et aux violons.

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