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Week-end immersif à la Philharmonie de Paris avec Iannis Xenakis

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Paris. Cité de la musique. Week-end Iannis Xenakis. 17 et 18-III-2022
17-III : Iannis Xenakis (1922-2001) : Herma ; Mists ; Evryali : Claude Debussy (1862-1918) : Préludes pour piano, Livre I et II (extraits). Stephanos Thomopoulos, piano.
18-III : Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal – Prélude de l’acte III ; Prélude de l’acte I ; Iannis Xenakis (1922-2001) : Terretektorh pour orchestre disséminé dans le public ; Nomos Gamma pour orchestre disséminé dans le public ; Olga Neuwirth (née en 1968) : Ondate II pour deux clarinettes basses ; Sofia Goubaïdoulina (née en 1931) : De profundis pour bayan. Alain Billard, Li-Ling Lee, clarinettes basses ; Vincent Gailly, accordéon ; Orchestre du Conservatoire de Paris ; Ensemble Intercontemporain ; direction, Matthias Pintscher

En lien avec l’exposition « Révolutions Xenakis » du Musée de la Musique et pour célébrer le centenaire de la naissance du compositeur (1922-2001), la Philharmonie de Paris proposait quatre jours d’immersion dans l’univers du musicien visionnaire qui n’a cessé de questionner la spatialisation du son en envisageant son dispositif instrumental comme de véritables scénographies sonores.

À petite échelle d’abord, sur le plateau de l’Amphithéâtre du Musée, le pianiste grec (il a enregistré l’intégrale de l’œuvre pour piano de Xenakis chez Timpani) a mis à son programme les trois pièces majeures du compositeur que l’interprète fait dialoguer avec les Préludes de Debussy. Xenakis admirait Debussy qu’il découvre durant son passage dans la classe de Messiaen et dont il revendique l’inspiration : même attachement pour la résonance, attrait commun pour l’Extrême-Orient et les couleurs de gamelan, désir partagé d’utiliser l’intégralité du clavier en jouant sur tous les registres et de faire valoir l’énergie du son : une filiation que le pianiste fait clairement ressortir dans sa manière d’aborder les deux univers pianistiques. Danseuses de Delphes, Voiles et Le Vent dans la plaine du Livre I précèdent Herma de 1961, premier chef d’œuvre que Xenakis écrit pour le pianiste japonais Yuji Takahashi et dont le titre signifie « lien, fondation, embryon… ». Conçue à partir de formalisations mathématiques (comme le sont les deux autres), la pièce – jusqu’à 20 notes par seconde! – a eu longtemps la réputation d’être injouable. Avec ses longs bras et ses mains immenses, semble se jouer de cette écriture aux nébuleuses pointillistes – les nuages de sons xenakiens – trouées de silence dont il projette les éclats multiples et les longues résonances avec une vitalité du jeu et une clarté d’énonciation époustouflantes. Mists de 1981 qui signifie « brume, brouillard » est donnée juste après Brouillards qui amorce le Livre II des Préludes de Debussy. La pièce renouvelle totalement l’écriture, dans la discontinuité toujours mais avec une plus grande fluidité du discours et un contrepoint de lignes tout à fait nouveau balayant le spectre du grave à l’aigu et inversement.

La troisième partition, Evryali (le titre évoquerait la gorgone Euryale…), fait écho à Feux d’artifice qui referme le Livre II des Préludes. Plus étonnante encore que les deux précédentes, Evryali débute dans l’énergie des musiques répétitives américaines, avec ses séquences rythmiques obstinées et ses « nuages stochastiques » basés sur la théorie des ensembles. L’œuvre est écrite en 1973, année du voyage à Bali de Xenakis, et semble communiquer l’intensité jubilatoire des musiques du gamelan dans l’interprétation éminemment solaire qu’en donne Stephanos Thomopoulos.

À plus grande échelle cette fois, le lendemain, la Salle des Concerts de la Cité de la Musique, comble pour l’occasion, a été totalement reconfigurée en vue de l’exécution des deux pièces d’orchestre, Terretektorh (1965) et Nomos Gamma (1967-68) créées au festival de Royan et écrites respectivement pour 88 et 98 musiciens éparpillés dans le public. C’est le défi que relève l’ et son chef auxquels l’Orchestre du Conservatoire de Paris prête main forte. Avec une maîtrise inédite de l’espace, Xenakis a dûment spécifié la répartition des instrumentistes au sein du public à l’aide de croquis auxquels s’ajoutent ses commentaires : « L‘orchestre est dans le public et le public dans l’orchestre […] cela met le son et la musique autour de l’auditeur, et tout près de lui. Cela déchire le rideau psychologique et auditif qui le sépare des exécutants […]. Chaque musicien de l’orchestre doit être assis sur une estrade individuelle, non résonante […] ». Un écran géant permet à chacun de suivre la battue du chef filmé en direct.

Entre les deux pièces de Xenakis de 18 et 15 minutes chacune, les musiciens et leur chef ont tissé une continuité sonore en deux parties symétriques. Ainsi commencent-ils par Wagner avec le Prélude de l’acte III de Parsifal. Entendre cette musique dans de telle condition d’écoute est une expérience sonore unique (on évoquerait presque celle du Festspielhaus de Bayreuth) que prolongent sans transition les premières mesures de Terretektorh : longue tenue insistante qui fait le tour de la salle tandis que se manifestent déjà les maracas et autres hochets dont dispose la plupart des instrumentistes ; tout comme les fouets, wood-blocks et sirènes de bouche qu’ils ont à portée de mains et dont les claquements, chocs colorés et glissades envahissent périodiquement l’espace.

Xenakis s’inspire des phénomènes naturels (foudre, nuages, feux, mer étincelante, ciel, volcans, etc.) pour écrire le chaos et imaginer, via les modélisations mathématiques, ses trajectoires sonores. Celles de Terretektorh sont aussi spectaculaires que diversifiées, conçues dans une jubilation du son et une frénésie du mouvement communiquées ce soir avec une rare énergie par l’ensemble des musiciens.

La première partie du concert se referme avec les deux clarinettes basses d’Ondate II (Vagues II) d’ dans laquelle la compositrice s’inspire elle-aussi des modèles de la nature. Invitant au centre du plateau le duo d’Alain Billard et de la jeune Li-Ling Lee (son élève au ), l’œuvre résonne comme l’écho lointain et apaisé de Terretektorh.

C’est dans l’écoute recueillie du De Profundis (1978) de que s’amorce la seconde partie de la soirée. Le jeune , qui termine son cursus au Conservatoire de Paris, est à l’étage, au sein d’un petit groupe d’instrumentistes, pour jouer cette pièce pour bayan, un accordéon chromatique différent des instruments occidentaux par le nuancier des timbres et l’ampleur de ses basses. La salle retient son souffle pour mieux entendre celui de l’instrument dans cette progressive et très émotionnelle ascension vers la lumière mettant à l’œuvre toutes les couleurs expressives de l’instrument y compris ses qualités vibratoires : un message d’espoir lancé par l’artiste russe auquel l’interprète confère une ferveur toute singulière.

Plus écrit que Terretektorh, Nomos Gamma démarre sur un appel du hautbois auquel répond le crépitement des peaux dont le déferlement périodique domine toute la pièce. Xenakis fait intervenir les instruments par famille : solos de contrebassons, salves des cuivres, stridences des flûtes, fouillis des cordes dont il diversifie les textures sont autant de manifestations de ce spectacle auriculaire dont est le maître d’œuvre infaillible. Le trémolo sec des toms très xenakien est relayé par les percussionnistes d’une plateforme à l’autre dans une énergie cinétique qui monte en puissance jusqu’à la fin : une stratégie que Xenakis réutilise l’année suivante dans sa pièce pour percussions Persephassa.

D’une vision à l’autre, c’est le Prélude de l’Acte I de Parsifal qui enchaîne et termine la soirée sur la verticalité de ses thèmes et la dimension ritualisante d’une musique rejoignant les aspirations profondes de Xenakis.

Crédit photographique : © Philharmonie de Paris et EIC

 

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17-III : Iannis Xenakis (1922-2001) : Herma ; Mists ; Evryali : Claude Debussy (1862-1918) : Préludes pour piano, Livre I et II (extraits). Stephanos Thomopoulos, piano.
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