La Scène, Opéra, Opéras

La Sonnambula vue par Francesca Lattuada, ou le voyage intérieur d’Amina

Plus de détails

Metz. Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz. 27-III-2022. Vincenzo Bellini (1801-1835) : La sonnambula, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani. Mise en scène : Francesca Lattuada. Décors et lumières : Christian Dubet. Costumes : Bruno Fatalot. Avec Julia Muzychenko, Amina ; Marco Ciaponi, Elvino ; Francesca Pia Vitale, Lisa ; Isabel de Paoli, Teresa ; Alexey Birkus, Le Comte Rodolfo ; Paul Gay, Alessio. Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (cheffe de chœur : Nathalie Marmeuse). Orchestre national de Metz, direction : Beatrice Venezi

Très belle distribution constituée des lauréats du 27ᵉ Concours international de chant de Clermont-Ferrand. La mise en scène originale de offre une lecture intéressante d’un opéra de Bellini dont il est traditionnellement difficile de proposer une interprétation convaincante.

La Sonnambula de Bellini n’est certes pas l’opéra le plus facile à monter de nos jours. Son intrigue désuète, son manque de théâtralité, la fadeur et la naïveté de ses personnages ont de quoi rebuter les metteurs en scène qui chercheraient à donner un semblant de vérité ou de vraisemblance à une action particulièrement marquée par la convention. À ceux qui ne sauraient se satisfaire du kitsch de bon aloi qui consisterait à maintenir l’histoire dans son décor de Suisse de carte postale, reste l’option – plutôt fructueuse pour cet opéra – de la lecture psychanalytique, voire celle du second degré méta-théâtral, à l’image de ce qu’on a pu voir dans la mise en scène du Met de New York. La proposition faite par est un peu un mélange de ces deux possibilités. Acceptant les conventions théâtrales inhérentes aux ouvrages dits de bel canto, elle assume pleinement les hasards des entrées et des sorties de scène, et elle renonce pour cette intrigue villageoise à tout ancrage temporel et géographique. L’action semble se dérouler dans un espace onirique et surnaturel marqué par une stylisation extrême des décors et des costumes, que soulignent encore les interventions de la contorsionniste Lise Pauton. L’intrigue pourrait être vue comme un rêve, ou un voyage intérieur d’Amina, laquelle verrait dans le personnage de sa rivale Lisa un double inversé et négatif d’elle-même, et dans celui du comte Rodolfo une vision paternelle et hypersexuée de l’amant idéal. L’interprétation fait sens, les images ne manquent ni d’allure ni de beauté, en partie grâce aux décors minimalistes et aux éclairages irréels de Christian Dubet, ainsi qu’aux extraordinaires costumes de Bruno Fatalot : habits d’homme pour des femmes du chœur et vice-versa ; robe rouge écarlate à traîne de dragon pour Lisa, juste pendant de la simple broderie blanche d’Amina ; pantalon rose-bonbon, ailes d’ange, cuirasse d’or et braguette métallique pour Rodolfo, autant d’attributs qui contrastent avec le costume classique d’Elvino. Cette lecture mentale et onirique, qui s’offre au public tel un songe éveillé, n’est en rien contraire à la simplicité d’une musique convenue sur le plan harmonique, mais dont on redécouvre à chaque détour les chatoyantes couleurs instrumentales, pour ne rien dire de tant de mélodies ensorcelantes.

La distribution réunie pour ce spectacle très travaillé est pour l’ensemble constituée des lauréats du 27e Concours international de chant de Clermont-Ferrand, tenu en juillet 2021, et dont le prix était justement un engagement pour une production destinée à voyager à travers toute la France : l’Opéra Grand Avignon, Clermont Auvergne Opéra, le Théâtre Impérial de Compiègne, l’Opéra de Limoges, l’Opéra de Massy, l’Opéra de Vichy et l’Opéra de Reims. La soprano russe est très convaincante dans son incarnation du personnage d’Amina, qu’elle habite musicalement et théâtralement de la première note à la dernière. Elle maîtrise toutes les difficultés techniques du rôle, et semble à l’aise autant dans la virtuosité des vocalises que dans le legato de velours exigé par les phrasés belliniens. L’instrument n’est malheureusement pas dénué de quelques menues stridences dans l’extrême aigu, ce qui rendrait presque préférable, sur le plan strictement vocal, l’interprétation de Lisa par l’Italienne . Cette dernière possède toutes les qualités d’une grande colorature, avec en plus davantage de volume, et une émission légèrement plus stable. Côté féminin, on aura remarqué aussi le beau métal de la mezzo , qui malheureusement n’a pas beaucoup à chanter dans la partie de Teresa. Carton plein également chez les messieurs, avec pour commencer le très joli ténor di grazia de , Elvino doté d’une belle ligne musicale et capable de très beaux aigus. Un peu empoté scéniquement, le personnage prend corps dans les accès de jalousie qui lui donnent vie vers la fin du premier acte. Si , catapulté à la dernière minute dans cette production à cause de la défection d’un collègue, peine quelque peu à trouver ses marques en Alessio, on aura admiré le bronze caverneux de la basse biélorusse Aliaksey Birkus, dont les accents charbonneux ne nuisent en rien à l’italianité de la ligne. Une belle découverte pour les amateurs de beau chant. On notera, pour cet opéra éminemment choral, la très belle participation du Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz, ainsi que la présence en fosse d’un orchestre essentiellement symphonique qui se plaît à décortiquer l’architecture instrumentale de la partition. À sa tête, la cheffe italienne Beatrice Venezi opte pour une lecture crépusculaire de l’opéra de Bellini, attentive au moindre détail de l’instrumentation ainsi qu’à l’équilibre permanent entre les voix et les instruments. Le public messin a réservé un triomphe à cette présentation d’une œuvre plutôt atypique dont le succès était loin d’être évident.

Crédit photographique : et (photo 1) ; Aliaksey Birkus et (photo 2) © Luc Bertau – Opéra-Théâtre Eurométropole de Metz

(Visited 436 times, 1 visits today)

Plus de détails

Metz. Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz. 27-III-2022. Vincenzo Bellini (1801-1835) : La sonnambula, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani. Mise en scène : Francesca Lattuada. Décors et lumières : Christian Dubet. Costumes : Bruno Fatalot. Avec Julia Muzychenko, Amina ; Marco Ciaponi, Elvino ; Francesca Pia Vitale, Lisa ; Isabel de Paoli, Teresa ; Alexey Birkus, Le Comte Rodolfo ; Paul Gay, Alessio. Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (cheffe de chœur : Nathalie Marmeuse). Orchestre national de Metz, direction : Beatrice Venezi

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.