Comédies musicales, La Scène

South Pacific à Toulon : une certaine idée du bonheur

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Toulon. Opéra. 29-III-2022. Richard Rodgers (1902-1979) : South Pacific, comédie musicale sur des lyrics d’Oscar Hammerstein II, un livret d’Oscar Hammerstein II et Joshua Logan, d’après le roman de James A. Michener Contes du Pacifique Sud. Mise en scène : Olivier Bénézech. Chorégraphie : Johan Nus. Décors : Luc Londiveau. Costumes : Frédéric Olivier. Lumières : Marc-Antoine Vellutini. Vidéo : Olivier Meyer. Avec : Kelly Mathieson, (Nellie Forbush) ; Jasmine Roy, Bloody Mary ; Romane Gence, Liat ; Elisabeth Lange, Nurse ; William Michals, Émile de Becque ; Mike Schwitter, Lieutenant Joseph Cable ; Thomas Boutilier, Seabee Luther Billis ; Scott Emerson, Capitaine Georges Brackett ; Sinan Bertrand, Commandant William Harbison ; Léna Tui, Nganga ; Léo Chamant-Lacroix, Jérôme. Chœur et Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction : Larry Blank

L’Opéra de Toulon peut enfin présenter la création française de la comédie musicale de Rodgers et Hammerstein prévue en mars 2020. Après Sweeney Tod, après Wonderful Town, South Pacific est une autre splendide réussite.

Même si l’écriture de se situe, il ne faut pas se voiler la face, quelques crans au-dessous de celle de Stephen Sondheim, et bien davantage de celle de Leonard Bernstein, le soin militant de l’institution toulonnaise à faire revivre ce monument d’un certain âge d’or de la comédie musicale américaine, s’avère totalement payant dans sa capacité à faire tomber quelques idées reçues, notamment ceux attachés à Broadway, dont South Pacific semble être le condensé parfait : orchestration langoureuse, mélodies attrape-mouches, rythmes endiablés…

C’est l’audace et la finesse du livret tiré du roman de James A. Michener (Contes du Pacifique Sud) qui séduisent d’abord le néophyte. Un livret a priori très loin de la 42e Rue, puisqu’il établit ses quartiers en Polynésie durant la Seconde Guerre mondiale, sur une base américaine où l’ennui le dispute au comique troupier, la virilité à l’amour. Très loin également de l’idée même de divertissement, il ambitionne de s’attaquer aux préjugés raciaux : Nellie Forbush, infirmière de la US Navy, voit ses sentiments naissants pour le propriétaire-planteur Emile de Becque un instant refroidis lorsqu’elle apprend que ce dernier a déjà deux enfants, de surcroît d’une polynésienne « de couleur ». Même attitude de Joseph Cable, fringant lieutenant, vis-à-vis de la délicieuse Liat, hélas pour lui, tonkinoise. Si Nellie reverra au final ses préjugés, le Temps sera moins clément pour Joe, que la guerre en cours s’immisçant régulièrement entre les amants fauchera en pleine fleur de l’âge au cours d’une mission aérienne.

Sous la carlingue rutilante, South Pacific est un brûlot pacifiste et anti-raciste. Pour preuve, les manœuvres opérées pour en retirer le numéro « You’ve got to be carefully taught » (Tu as besoin d’une bonne leçon), auxquelles Rodgers et Hammerstein II mirent un terme d’un tranchant : « C’est précisément là le sujet de South Pacific. » South Pacific, qui enseigne aussi de « parler heureux », est LA leçon. Énoncée dès après le pot-pourri de l’Ouverture, c’est de la bouche des deux enfants d’Emile que sort, chantée en français, la vérité: « Dites-moi pourquoi la vie est belle » conclu plus loin d’un touchant : «…parce que vous m’aimez ? ».

À Toulon, on a l’impression de revenir à la maison tant sont intactes les qualités déjà à l’œuvre dans Sweeney Tod et Wonderful Town : la garde-robe sexy du regretté Frédéric Olivier (auquel hommage est rendu aux saluts devant une tombée de costumes descendue des cintres), les éclairages bleutés de Marc-Antoine Vellutini, les vidéos changeantes d’Olivier Meyer, les décors de Luc Londiveau ressuscitant le dépaysement d’une Polynésie rêvée (la demeure du planteur, le QG militaire, la mer, l’île mystérieuse de Bali Ha’i dans la brume…), l’énergie pétaradante des chorégraphies de Johan Nus, la fluidité de la mise en scène d’ avec ses chanteurs élargissant le cadre de scène jusqu’à un proscenium près du public. Connaissance familière, Jasmine Roy, explosive Bloody Mary chargée de canaliser la testostérone en goguette (torride Bali Ha’i), mais aussi mère éclaboussée par les amours « internationaux » de sa fille Liat. Autre boule d’énergie, quasi-animateur de la soirée, franchissant avec beaucoup de drôlerie la frontière travestie lors d’un Thanksgiving au cabaret, l’athlétique , aussi peu avare de sa voix que de ses biceps est le Seabee (surnom donné aux CB – Construction Battalions – de l’US Navy) Luther Billis. L’Américain fait d’Émile de Becque un beau baryton crooner (impeccable « Some enchanted evening »), épouse avec beaucoup de subtilité les états d’âmes changeants de Nellie. est Joe, le jeune et craquant lieutenant gâté par une vie trop vite conclue par la mort. (Liat) lui donne la plus touchante des répliques. et complètent cette équipe déchaînée (et sonorisée) dirigée avec une imperturbable maîtrise par Larry Banks.

On n’oubliera pas non plus Léana Tui et , les deux enfants appelés à reformer au final la famille de l’harmonieuse photo de la création où le Don Giovanni de sa génération, Ezio Pinza, était Émile. Dix ans plus tard, juste après que eut donné un prolongement cinématographique à l’œuvre qu’il avait co-écrite, et un an avant qu’Hammerstein II ne décède, ce dernier prolongera avec Rodgers cette idée du bonheur qu’est South Pacific dans … La Mélodie du bonheur.

Crédits photographiques : © Olivier Pastor

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Toulon. Opéra. 29-III-2022. Richard Rodgers (1902-1979) : South Pacific, comédie musicale sur des lyrics d’Oscar Hammerstein II, un livret d’Oscar Hammerstein II et Joshua Logan, d’après le roman de James A. Michener Contes du Pacifique Sud. Mise en scène : Olivier Bénézech. Chorégraphie : Johan Nus. Décors : Luc Londiveau. Costumes : Frédéric Olivier. Lumières : Marc-Antoine Vellutini. Vidéo : Olivier Meyer. Avec : Kelly Mathieson, (Nellie Forbush) ; Jasmine Roy, Bloody Mary ; Romane Gence, Liat ; Elisabeth Lange, Nurse ; William Michals, Émile de Becque ; Mike Schwitter, Lieutenant Joseph Cable ; Thomas Boutilier, Seabee Luther Billis ; Scott Emerson, Capitaine Georges Brackett ; Sinan Bertrand, Commandant William Harbison ; Léna Tui, Nganga ; Léo Chamant-Lacroix, Jérôme. Chœur et Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction : Larry Blank

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