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L’effet Lassen, selon Reinoud Van Mechelen et Anthony Romaniuk

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Édouard Lassen (1830-1904) : 29 mélodies françaises et lieder allemands. Reinoud Van Mechelen, ténor ; Anthony Romaniuk, piano Steinway historique de 1875 ; Joanna Huszcza, viole d’amour. 1 CD Musique en Wallonie. Enregistré du 28 au 30 décembre 2020, en la Begijnhofkerk Sint-Agnes de Saint-Trond. Textes de présentation et des mélodies en français, néerlandais, allemand et anglais. Durée : 79:52

 

Dans le cadre de son 50ᵉ anniversaire, le label Musique en Wallonie publie cette anthologie consacrée à . Sort ainsi de l’ombre la figure d’un compagnon de route « belge » de Liszt ou Wagner, reconnu dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle tant par ces activités de chef d’orchestre que de compositeur outre-Rhin.

Le nom d’Édouard Lassen (1830-1904) n’évoque sans doute plus grand-chose pour le mélomane moyen d’aujourd’hui. Né à Copenhague au sein d’une famille de confession juive, il migre encore enfant avec sa famille à Bruxelles, où son père Louis, figure d’un judaïsme pragmatique et libéral en ce nouveau pays, fait fortune dans le fabrication des boutons, des armes blanches et de diverses fournitures militaires. La famille obtient rapidement sa naturalisation belge, et Édouard manie aussi bien un français très châtié que l’allemand – langue de sa mère hambourgeoise. Musicalement très doué, il obtient dès ses quatorze ans un premier prix de piano, et son réel talent lui permet d’accompagner dès cette époque Pauline Viardot ou Henryk Wieniawski. Mais ses grands intérêts musicaux vont à la composition et à la direction d’orchestre et d’opéra. C’est Fétis – dont il fut l’élève préféré- qui le recommande à Liszt, séduit tant par la stature du jeune homme que par son affabilité. Dès 1855, on le retrouve à Weimar, où il est nommé second Musikdirektor de la ville deux ans plus tard après le refus de La Monnaie de « monter » son opéra le Roi Edgard. Toute sa carrière se déroule dès lors dans cette ville capitale du duché de Saxe-Weimar-Einsenach, in fine d’importance démographique secondaire (15000 habitants) mais culturellement bouillonnante, sorte de « nouvelle Athènes » culturelle depuis l’époque de Goethe et Schiller. C’est Lassen, persiflant l’antisémitisme de Wagner, qui y dirige, et devant l’auteur médusé, la reprise de Tristan und Isolde près de dix ans après la création mondiale et permet l’entrée au répertoire d’une œuvre alors réputée « injouable ». De même, c’est lui qui crée à Weimar en 1877 et dans une traduction allemande le Samson et Dalila de Saint-Saëns, qui par son statut d’opéra biblique est alors quasi censuré en France. Lassen reste fidèle à sa ville adoptive jusqu’à sa mort, ne revenant en Belgique que pour de courtes périodes de vacances, et ce malgré les ponts d’or que lui proposent d’autres cités, telle Hanovre à la succession d’Hans von Bulow. Il est nommé par le Grand-duc local commandeur des Weissen Falken et la municipalité lui dédie une Lassenstrasse pour son 70ᵉ anniversaire, débaptisée trente ans plus tard par les nazis.

Mais malgré une activité de chef d’orchestre et de théâtre débordante, Lassen ne cessera de composer, notamment des musiques de scènes (pour les Nibelungen de Hebbel et pour les deux Faust de Goethe) et nous laisse surtout un corpus de 260 mélodies et lieder, qu’il semble parfois avoir rédigés avec une aisance déconcertante – parfois en quelques minutes, selon des témoignages autorisés. Lassen n’a pas son pareil pour planter musicalement un décor en quelques notes voire en un seul accord introductif (Trüber Morgen, plage 3). Sa plus célèbre mélodie Mit deinem blauen Augen était encore citée à titre d’exemple par Thomas Mann pour son ambigüité entre naïveté un peu douceâtre et ironie sensible de l’expression ; c’est d’ailleurs l’ultime plage programmée de ce superbe programme de découvertes : Lassen, partagé entre deux cultures, française et allemande, mais citoyen belge donc officiellement neutre, vit très mal la guerre de 1870 et complète la complainte amoureuse de Heine, poète allemand mort en exil à Paris de quatre nouvelles strophes françaises signées Victor van Wilder.

A vrai dire, s’il couche toute sa vie indifféremment sa musique le long de vers tant allemands que français, c’est la langue de Voltaire qu’il choisit et en particulier la poésie de Victor Hugo pour ses débuts dans le domaine avec ces douze romances de 1857, dont quatre sont ici retenues en fin de programme. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment Lassen insère ces éléments de romance (celle sur un poème de Charles Cros, plage 24 esquisse un pas de barcarolle), stylistiquement plus français çà et là (Immer bei dir, page 9), au fil des vingt-deux lieder allemand ici retenus, et souvent écrit dans la descendance naturelle de Schubert (Nähe des Geliebten, sur texte de Goethe, plage 6) ou surtout de Schumann (citons entre autres la courbe ascendante de Du meiner Seele schönster traumn (plage 2), ou la quasi ode funèbe Childe Harold (plage 12).

L’on ressent parfois une certaine ambivalence personnelle de l’auteur face aux diverses tendances de la musique germanique de l’époque entre wagnérismes modernes bien tempérés (les chromatismes de In Deiner Nähe, plage 4) ou plus tortueux (Ich hab ‘im traum geweinet, plage 8, Einsamkeit plage 16) et un certain conservatisme pétri d’ambiance brahmsienne (les deux mélodies avec viole d’amour retenues – plages 15 et 21- pouvant évoquer de loin, car bien moins profondes ou essentielles, les deux sublimes lieder avec alto obligé opus 91 du maître hambourgeois).

Mais Lassen évoque aussi par moment la vraie-fausse naïveté des lieder de jeunesse d’un Mahler ou des Liederbuchen italien ou espagnol d’ un Hugo Wolf par exemple à travers ce duo amoureux fictif et persifleur (Sei nur Ruhig, Lieber Robin, plage 7).

Le label Musique en Wallonie comme à son habitude propose à la fois un packaging luxueux, un texte de présentation passionnant et fouillé, ici signé Manuel Couvreur, une très riche et circonstanciée iconographie, outre l’édition intégrale des textes des mélodies avec leur traduction trilingue, autant d’éléments qui transmutent cet album – comme tous ceux de la série – en véritable objet de collection. Mais de surcroît, ce répertoire rare et inédit bénéficie d’une interprétation superlative. Si le ténor belge s’est taillé une belle et méritée réputation dans les domaines baroques et classiques, il se révèle ici un parfait récitaliste et liedersänger au merveilleux talent de fin diseur, à la prononciation allemande et à la diction française irréprochables. Son timbre aérien et mordoré, son sens aérien du phrasé, sa confondante maîtrise du passage de registres (par exemple à la fin de Die Waldbrüder, plage 21), sa poétique musicale et son sens du mot ne sont pas sans rappeler l’art d’un Ernst Haefliger ou plus encore, plus près de nous d’un Werner Güra, illustres références s’il en est. Il est admirablement accompagné par , véritable « polyglotte » du clavier ( le musicien pouvant tâter aussi bien du clavecin, du pianoforte, du piano moderne, ou même du synthétiseur, comme dans un récent récital …Bach) déjà remarqué pour ses projets solo (notamment l’album Bells, paru chez Alpha) ou comme réplique chambriste : il touche ici un Grand Steinway & sons de concert de 1875 issu de la collection de Chris Maene, splendidement restauré, réglé et accordé, à la sonorité à la fois fine et chaude consubstantielle à la réussite de l’entreprise. Enfin accordons aussi une mention spéciale à , bien connue dans le monde de la musique ancienne et du violon baroque, professeur d’ailleurs es matières en la section néerlandophone du Conservatoire de Bruxelles : elle qui offre une superbe et rare réplique à la viole d’amour au fil des deux subtils lieder ici retenus distribués « en trio ».

Par cette conjonction d’éléments rares, voici un disque aussi passionnant que réussi et hautement recommandé à tous les amateurs de raretés, de mélodies et de lieder.

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Édouard Lassen (1830-1904) : 29 mélodies françaises et lieder allemands. Reinoud Van Mechelen, ténor ; Anthony Romaniuk, piano Steinway historique de 1875 ; Joanna Huszcza, viole d’amour. 1 CD Musique en Wallonie. Enregistré du 28 au 30 décembre 2020, en la Begijnhofkerk Sint-Agnes de Saint-Trond. Textes de présentation et des mélodies en français, néerlandais, allemand et anglais. Durée : 79:52

 
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