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Radu Lupu, d’une apparence marmoréenne à un tempérament passionné

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, 76 ans, l’un des artistes les plus rares et le dernier « grand » élève vivant du légendaire professeur Heinrich Neuhaus s’est éteint le 17 avril 2022 « paisiblement chez lui en Suisse des suites de multiples maladies prolongées », a déclaré son agent, Jenny Vogel. Avec cette nouvelle parvenue le dimanche de Pâques, une époque dans l’histoire du piano prend fin.

Lupu s’était retiré des représentations publiques en 2019, après plusieurs années d’annulations de nombreux engagements en raison d’une mauvaise santé, et n’avait pas enregistré depuis les années 1990.

est né le 30 novembre 1945 à Galați, en Roumanie. Il commence à prendre des leçons de piano avec Lia Busuioceanu à l’âge de six ans. Ses débuts ont lieu six ans plus tard, lorsqu’il interprète ses propres compositions. Il poursuit sa formation avec Florica Musicescu et Cella Delavrancea avant de gagner, comme de nombreux prodiges musicaux en Europe de l’Est, une bourse en 1961 au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou où il se perfectionne jusqu’en 1969 auprès de Galina Eguiazarova, Heinrich Neuhaus et Stanislas Neuhaus. Parmi les pianistes qui ont eu la plus grande influence sur son identité musicale, il mentionna Arthur Rubinstein et Vladimir Horowitz, mais il considéra Mieczysław Horszowski comme le plus important, affirmant qu’« il lui parlait comme personne d’autre ».

Trio de prestigieux concours internationaux

Ces études valent à Radu Lupu, au cours des années 1960, une victoire dans trois prestigieuses compétitions internationales, et donc une entrée fulgurante sur la scène, s’établissant comme l’un des musiciens les plus remarquables de sa génération. D’abord, il reçoit le premier prix du second Concours international de piano Van-Cliburn au Texas en 1966. Une récompense de 10 000 dollars est une petite fortune à l’époque, et l’artiste se voit inscrit à une tournée de concerts. Dans le cadre de ses engagements, il fait ses débuts au Carnegie Hall de New York en avril suivant. Toujours en 1967, malgré ses réticences à l’égard des concours, il gagne le Concours international de piano Georges Enesco à Bucarest, ensuite, deux ans plus tard, le Concours international de piano de Leeds.

Carrière de soliste et concertiste

Depuis lors, Radu Lupu profite d’une carrière florissante de pianiste de concert. Discret dès le début, il n’accorde que peu d’entretiens, puis aucun. Il recule devant les apparitions dans la presse, et n’autorise pas non plus les émissions de radio de ses prestations.

« Droit, presque raide sur une chaise à dossier, le buste légèrement incliné vers l’arrière, il ressemble à la désormais célèbre image de Johannes Brahms à son piano. », affirmait notre collègue Jacques Schmitt en 2005. De ses apparitions publiques, on retient son apparence marmoréenne et une concentration qui semble maximale. Quand il joue, il ne communique pas avec le public et préfère une chaise à un banc de piano à hauteur réglable. Seraient-ce les habitudes des années de jeunesse, quand – derrière le rideau de fer – le luxe n’était réservé qu’aux élus, ou peut-être une manifestation d’extravagance artistique ?

Invité par les phalanges de renommée mondiale, il se produit avec l’Orchestre philharmonique de Berlin (avec lequel il a fait ses débuts au Festival de Salzbourg en 1978 sous la direction d’Herbert von Karajan), l’Orchestre philharmonique de Vienne (en ouverture du Festival de Salzbourg 1986 avec Riccardo Muti), l’Orchestre royal du Concertgebouw, toutes les grandes formations symphoniques de Londres et celles des États-Unis. Dans ce dernier pays, ses premières apparitions importantes ont lieu en 1972 avec le Cleveland Orchestra et à New York, et avec le Chicago Symphony Orchestra et Carlo Maria Giulini.

Bien qu’une majeure partie du répertoire de Radu Lupu provienne du cercle des compositeurs germaniques – Wolfgang Amadeus Mozart, , , Robert Schumann, Johannes Brahms, de même qu’Alban Berg –, il ne manque pas d’aborder des pages d’auteurs qui exigent une approche différente, comme Frédéric Chopin, Leoš Janáček, Béla Bartók et Claude Debussy. De celui-ci, il propose le premier livre de Préludes au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles en 2005, puis au Théâtre du Châtelet à Paris en 2009. Ces Debussy sont qualifiés dans nos pages d’un « terrain d’expérimentations où le soliste ne s’en tient pas aux effets. Il ne décrit pas mais, encore une fois, il incarne. Il charge les atmosphères, il conte et distille le mystère tout en dissipant la brume. Il fait réellement entendre les cloches dans La cathédrale engloutie, rire dans Minstrels… et donne saveur au rythme. Il creuse dans l’œuvre de celui qu’il semble considérer moins un esthète qu’un poète. »

Dans le domaine du répertoire symphonique, nous avons pu écouter Radu Lupu en soliste dans les Concertos n° 3 à n° 5 de . Pour le Troisième, donné à Luxembourg en 2006, nous avons pu apprécier « une interprétation sur laquelle souffle un vent de liberté et d’improvisation, guère étonnant puisque Radu Lupu parcourt avec ces concertos de Beethoven toutes les salles avec tant d’orchestres depuis si longtemps. Il aborde ce concerto en poète et en musicien bien plus qu’en simple pianiste. Et il est d’ailleurs rare d’entendre un pianiste aussi intégré à l’orchestre, qui instaure un dialogue aussi franc et intime avec les autres musiciens. »

Pour le Quatrième, offert à Paris en 2009, « il se dégageait de l’introduction de Radu Lupu un climat serein et poétique porté par une articulation d’une rare intelligence qui donna d’emblée le ton de tout le concerto. […] Et finalement la seule et paradoxale réponse pour une interprétation anti virtuose dans la plus noble acceptation du terme, était que la seule cadence en constituait le sommet. Ce qu’a admirablement assumé le pianiste. »

Concernant le Cinquième, présenté à Genève en 2010, Radu Lupu « semble vouloir tourner le dos à cette imagerie facile et devenue traditionnelle pour donner une lecture plus poétique, plus intérieure de l’œuvre de Beethoven. Chassées les lourdeurs appuyées, gommées les attaques martelées, les découpes hachées. Dans sa conception, il favorise le lyrisme, le legato donnant à son discours musical une finesse, une clarté, une poésie jusqu’ici jamais entendue dans ce concerto. »

Repères discographiques

Signé chez Decca, Radu Lupu réalise vingt-quatre enregistrements entre 1970 et 2001, dont l’intégrale des concertos de Beethoven avec l’Orchestre philharmonique d’Israël sous la direction de Zubin Mehta, le Concerto n° 1 de Brahms (avec le London Philharmonic Orchestra et Edo de Waart), ainsi que les Concertos de Grieg et Schumann (avec le London Symphony Orchestra et André Previn). Cette expérience n’est pas pour lui, comme d’ailleurs pour Krystian Zimerman, un pur plaisir, une activité à laquelle il souhaiterait revenir régulièrement. Cela est probablement dû à sa personnalité complexe et exigeante. « Il y a des jours où j’aimerais faire un disque mais je n’ai aucune session de prévue, d’autres où je suis prêt à faire un disque et j’aimerais m’en sortir – on pourrait appeler ça la peur du micro », avait-t-il déclaré en juillet 1976.

Comme soliste, Radu Lupu est particulièrement apprécié dans les œuvres de . Fréquemment cités par d’autres musiciens comme source d’inspiration et modèle d’expression artistique, ses Schubert se montrent très lyriques tout autant qu’hallucinants de contrastes, d’une profondeur sans faille et infiniment riches de nuances dynamiques. En 1996, l’artiste se voit décerner un Grammy Award pour les Sonates D. 664 et D. 960 du compositeur. Par ailleurs, un an avant, il avait remporté un Edison Award pour l’album englobant les pages de Robert Schumann : la Grande Humoresque op. 20, les Scènes d’enfants op. 15 et les Kreisleriana op. 16.

Au disque, on se souvient également de Radu Lupu comme d’un excellent chambriste, ayant pris part à des collaborations notables. En 1974, il enregistre, avec le violoniste polonais , seize sonates de Wolfgang Amadeus Mozart. En 1978-1979, ce duo aura encore gravé quatre sonates et la Fantaisie en ut majeur D. 934 de Schubert. Il s’agit de prestations légendaires, uniques et indispensables, des références pour toujours, tant par l’intimité du dialogue musical que par la simplicité du discours. Lupu lui-même y subjugue aussi bien par son toucher perlé et la rondeur du timbre que par la pureté de son jeu, qui correspond parfaitement à la rugosité du ton du violoniste.

En plus de cela, Radu Lupu propose les Sonates pour violon et piano de César Franck et Claude Debussy avec Kyung-Wha Chung. Il enregistre également deux albums de Lieder de Schubert avec la soprano Barbara Hendricks, cette fois pour le label EMI. N’oublions pas non plus le disque de musique pour piano à quatre mains de Mozart et Schubert avec Murray Perahia (CBS), récompensé par un Gramophone Award en 1986.

Last but not least, en 1996, Radu Lupu rejoint pour un CD d’œuvres de Schubert pour piano à quatre mains, sorti par Teldec.

Radu Lupu a fait son ultime apparition publique à Londres, au Royal Festival Hall, en février 2019, en interprétant le Concerto pour piano n° 4 de Beethoven avec le Philharmonia Orchestra sous la direction de Paavo Järvi.

Après le décès de Radu Lupu, le violoncelliste Steven Isserlis a déclaré sur Twitter : « Dévasté d’apprendre que Radu Lupu nous a quittés. Non seulement l’un des musiciens les plus grands, les plus chaleureux et les plus profonds que j’aie jamais entendus, mais aussi un homme profondément gentil, compatissant, modeste et plein d’humour – et un ami merveilleux. Il était prêt à partir, c’est vrai, mais il nous manquera toujours désespérément. »

Crédit photographique : © Opus 3 Artists

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