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Une Jenůfa décapante à Rouen

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Rouen. Théâtre des arts. 28-IV-2022. Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en trois actes (1904) sur un livret du compositeur d’après la pièce Jeji pastorkyna de Gabriela Preissová. Mise en scène : Calixto Bieito. Scénographie : Suzanne Gschwender. Costumes : Ingo Krügler. Lumières : Reinhard Traub. Avec : Natalya Romaniw, Jenůfa ; Christine Rice, Kostelnicka ; Kyle van Schoonhoven, Laca ; Dovlet Nurgeldiyev, Steva ; Doris Lamprecht, Starenka ; Yoann Dubruque, Starek ; Victor Sicard, Le Maire ; Aline Martin, La Femme du Maire ; Séraphine Cotrez, Karolka ; Lise Nougier, Pastuchyna ; Yete Queiroz, Barena ; Leïla Zlassi, La tante ; Clara Guillon, Jano. Chœur Accentus / opéra de Rouen Normandie et Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, direction : Antony Hermus

La rare Jenůfa de revient à l’Opéra de Rouen dans la mise en scène trash et décapante de .

Une fois de plus l’Opéra de Rouen Normandie affiche son dynamisme en matière de répertoire en donnant pour la première fois en France, cette mise en scène de Jenůfa due à crée à Stuttgart en 2007. Le metteur en scène nous a depuis des années habitués à ses interprétations hyper réalistes et volontiers provocatrices. Pourquoi pas, si elles sont cohérentes et apportent du sens au livret, mais c’est bien là que le bât blesse dans cette lecture, à la fois contestée ou saluée pour sa force, qui surprend et interroge par sa déroutante hétérogénéité et son incomplétude.

Si l’acte I déconcerte par sa scénographie dépouillée figurant une sorte de squat dans un hangar glauque et tagué où s’accumulent des tas de fripes, l’acte II impressionne par son dramatisme exacerbé et son audace superfétatoire (l’infanticide est crument réalisé sur scène !), tandis que l’acte III sombre rapidement dans l’ennui par son aspect iconoclaste (un atelier de textile totalement hors de propos) et sa confusion. Les costumes hideux et les éclairages blafards complètent harmonieusement ce triste tableau…On l’aura compris, point de moulin, point de poésie, point de note folklorique ni d’extrapolation socio-politique (le contexte pourtant s’y prêtait !) dans cette vision d’une immanence stricte et décapante qui ne donne de l’opéra de Janáček qu’une vision bien incomplète, oubliant folklore et quête rédemptrice. Comme annoncé dans sa note d’intention, Calixto Bieito s’en tient à une authenticité bien réductrice dans sa peinture d’une humanité brute, violente, quasi animale, mue par ses désirs, ses peurs, sa force vitale et ses violentes amours…Tout cela est un peu court et abusivement simpliste.

Quoi qu’il en soit, dans la fosse, la direction d’orchestre d’Anthony Hermus est en parfaite adéquation avec la proposition scénique du metteur en scène, c’est-à-dire sans finesse, brut de fonderie. N’hésitant pas à malmener quelque peu l’orchestre, le chef fait feu de tout bois, (et des percussions) déployant un phrasé chaotique, acéré, quasi expressionniste, pour exacerber la dramaturgie, sans toutefois, reconnaissons-le, mettre en péril les chanteurs. Incapable de rendre à la beauté de la musique de Janáček toute sa poésie, toute la magnificence de timbres, on en retiendra toutefois de belles performances solistiques individuelles (premier violon solo notamment).

L’intrigue du livret met essentiellement en scène Jenůfa, Steva, Kostelnika et Laca, mais son moteur réside dans l’amour sans borne de Kostelnika pour sa belle-fille Jenůfa à travers laquelle elle transfère ses malheurs conjugaux anciens et ses instincts maternels frustrés : aussi ne reculera-t-elle devant rien (jusqu’à l’infanticide) pour assurer le bonheur de Jenůfa. Kostelnika est sans aucun doute le personnage dont la psychologie est la plus complexe, à la fois autoritaire, bigote, un peu sorcière, nous assistons progressivement à sa déchéance avant que, torturée par le remords, elle n’initie un douloureux et sincère chemin vers la repentance et la rédemption que lui accordera tendrement Jenůfa…

La distribution vocale est homogène et de qualité, dominée par la bouleversante Jenůfa de : le timbre est rond et charnu, l’ambitus large, les graves bien timbrés, les aigus faciles, le souffle inépuisable, la prestation scénique irréprochable. La Kostelnika de , poignante dans la contrition finale, est également parfaitement convaincante de bout en bout par son mezzo haut en couleurs. campe un Laca superbe et émouvant, à la fois tendre et violent face à un Steva () dont le manque de puissance sert le caractère léger et falot. (Grand-mère), (Starek), (Le Maire), (Karolka) complètent ce beau casting. Le Chœur / Opéra de Rouen se montre à son habitude exemplaire.

Crédit photographique : © Marion Kerno / Agence Albatros

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Rouen. Théâtre des arts. 28-IV-2022. Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en trois actes (1904) sur un livret du compositeur d’après la pièce Jeji pastorkyna de Gabriela Preissová. Mise en scène : Calixto Bieito. Scénographie : Suzanne Gschwender. Costumes : Ingo Krügler. Lumières : Reinhard Traub. Avec : Natalya Romaniw, Jenůfa ; Christine Rice, Kostelnicka ; Kyle van Schoonhoven, Laca ; Dovlet Nurgeldiyev, Steva ; Doris Lamprecht, Starenka ; Yoann Dubruque, Starek ; Victor Sicard, Le Maire ; Aline Martin, La Femme du Maire ; Séraphine Cotrez, Karolka ; Lise Nougier, Pastuchyna ; Yete Queiroz, Barena ; Leïla Zlassi, La tante ; Clara Guillon, Jano. Chœur Accentus / opéra de Rouen Normandie et Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, direction : Antony Hermus

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