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À Genève, la touchante Jenůfa de Corinne Winters

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Genève. Grand Théâtre. 3-V-2022. Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en 3 actes sur un livret du compositeur d’après la tragédie La belle fille de Gabriella Preissova. Mise en scène : Tatiana Gürbaca. Décors : Henrik Ahr. Costumes : Silke Willrett. Lumières : Stefan Bolliger. Dramaturgie : Bettina Auer. Avec : Carole Wilson, la vieille Buryja ; Daniel Brenna, Laca ; Ladislav Elgr, Steva ; Evelyn Herlitzius, Kostelnička, la sacristaine ; Corinne Winters, Jenůfa ; Michael Kraus, le vieux meunier ; Michael Modifian, le maire du village ; Céline Kot, la femme du maire ; Séraphine Cotrez, Karolka ; Mayako Ito, Barena ; Clara Guillon, Jano ; Mi-Young Kim, Tetka, une servante. Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Tomáš Hanus.

Depuis un an, ce ne sont pas moins de dix-huit productions de Jenůfa de Leoš Janáček qu’on a pu voir en Europe (Berne, Toulouse, Rouen…) . À cette bienvenue « redécouverte » de Janáček, comme Londres, Rouen ou Prague, Genève présente sa Jenůfa en coproduction avec le Deutsche Oper am Rhein, dans un spectacle de bonne facture quoique pas très enthousiasmant.


Imaginez. Une famille de femmes. Microcosme féminin dans un petit village où tous se connaissent et où tout se sait. Malgré quelques possessions, la misère n’est pas loin. Et puis, on va marier l’une des petites-filles de la propriétaire du moulin. Sauf que la jeune femme est enceinte de son futur mari, qui soudainement renonce aux épousailles. Le scandale est là. Pour sauver la réputation de la famille, la demi-sœur de la promise s’empare de l’enfant né dans la clandestinité et le fait disparaître en le noyant dans la rivière. Quel qu’en soit l’issue (dans cet opéra, heureuse), peut-on imaginer pire drame ? Peut-on imaginer les angoisses, les non-dits, les mensonges qu’une telle situation peut provoquer ?

Si la metteure en scène raconte assez fidèlement ce qu’il y a d’écrit dans le livret, elle minimise les aspects psychologiques et les enjeux entre les protagonistes. Ses personnages manquent d’épaisseur. Si les principaux chanteurs s’en sortent grâce à leur talent propre, les autres personnages gravitant autour de ce drame ne reflètent leurs sentiments guère autrement que dans la convention. Malheureusement, en voulant donner au décor () une intention plus symbolique que réelle, celui-ci s’avère à la fois trop pesant en même temps qu’étriqué. Compliquée à occuper, cette maison flanquée de hauts gradins qu’on monte ou qu’on descend malhabilement au gré de l’action, apparait trop neuve pour une famille qui n’a d’autres ressources qu’une seille métallique pour tout berceau du nouveau-né.

Parmi les protagonistes principaux, on retrouve une familière du rôle de la sacristaine avec Evelyn Herlitzius (Kostelnička) que nous avions entendue dans La Nourrice de Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss en 2019 à Verbier. Elle continue d’impressionner avec sa puissante voix. Mais si alors, son instrument constamment projeté collait au personnage, ici, sa véhémence vocale nous apparaît moins propice. En effet, Kostelnička est une sacristaine, une personne investie de l’entretien et de la bonne marche de l’église. Elle est donc un être de précision, de bonne mœurs, soucieuse de la bonne marche des choses, certainement habitée par un esprit ecclésiastique et donc, plus pondérée que la marâtre que la soprano allemande propose. Reste qu’elle a conquis le public quand bien même sa ligne de chant souvent cassante fait montre d’une infime usure dans un registre aigu parfois serré.

A contrario, et quoique ayant récolté un moindre succès auprès du public, la jeune soprano (Jenůfa) enchante par son approche du personnage. Imprégnée de mélancolie, de douceur naturelle sans mièvrerie aucune, sa Jenůfa est un modèle de jeune femme attentionnée, aimante, sensible rattrapée par la peur du qu’en-dira-t-on des villageois prompts à la montrer du doigt comme une fille facile. s’insère dans son personnage avec une voix d’une rare beauté. Lorsque le drame s’apaise, que l’amour de la jeune femme reprend ses droits, on peut assister à des pages de chant d’une facture lyrique exceptionnelle. L’œuvre de Janáček est grandiose et l’on se prend à saisir pourquoi une Magda Olivero (de 64 ans !) a créé ce rôle sur la scène de La Scala de Milan en avril 1974 ! Avec Corinne Winters, on est dans le même registre vocal : respect de la ligne de chant, lyrisme exacerbé, tout pour la beauté de la musique. Mentionnons encore la mezzo (La vieille Buryja) s’affairant avec excitation pour cacher une voix marquée par les années.


Du côté des messieurs, on reste moins enthousiaste. En effet, si (Laca) envoie ses aigus sans coup férir, il manque de la musicalité nécessaire dans la maîtrise de son instrument pour donner plus de relief et de sensibilité à son personnage. Avec (Števa), pourtant de langue tchèque, sa diction est telle qu’on a peine à reconnaître la même langue que celle chantée par ses collègues ! On notera les prestations remarquées même si de courtes durées du baryton (le vieux meunier) et de celle de la basse (le maire du village) dont le charme vocal ne cesse de nous plaire.

Dans la fosse, , en chef admirable, réussit à transcender le soyeux des cordes de l’ et à le conduire dans des moments d’une grande intensité, des moments tels qu’on ne lui connaissait plus depuis des lustres. Enfin, scéniquement peu traité, statique, le reste cependant d’une précision et d’une vitalité musicale remarquable.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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Genève. Grand Théâtre. 3-V-2022. Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en 3 actes sur un livret du compositeur d’après la tragédie La belle fille de Gabriella Preissova. Mise en scène : Tatiana Gürbaca. Décors : Henrik Ahr. Costumes : Silke Willrett. Lumières : Stefan Bolliger. Dramaturgie : Bettina Auer. Avec : Carole Wilson, la vieille Buryja ; Daniel Brenna, Laca ; Ladislav Elgr, Steva ; Evelyn Herlitzius, Kostelnička, la sacristaine ; Corinne Winters, Jenůfa ; Michael Kraus, le vieux meunier ; Michael Modifian, le maire du village ; Céline Kot, la femme du maire ; Séraphine Cotrez, Karolka ; Mayako Ito, Barena ; Clara Guillon, Jano ; Mi-Young Kim, Tetka, une servante. Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Tomáš Hanus.

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