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Teresa Berganza, un souvenir

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La célébrissime mezzo-soprano espagnole vient de décéder à Madrid à l’âge de 89 ans, le 13 mai 2022. En septembre 2000, alors âgée de 67 ans, elle faisait halte à l’Opéra de Lausanne pour un récital de mélodies espagnoles : souvenir…

Sa venue attisait la curiosité des journalistes soucieux de rencontrer cette immense figure de l’art lyrique. On savait sa réticence aux interviews, jugeant qu’elle n’avait d’autre chose à dire qu’à travers son chant. C’est dire si l’acceptation de votre serviteur pour cet entretien fut reçue avec une fierté, cependant accompagnée d’une certaine appréhension quant à la réception à laquelle il pouvait éventuellement s’attendre. Pourtant, à peine présenté, c’est une dame à la jovialité, au rire sonore et au visage ensoleillé qui allait se prêter de bonne grâce aux questions « bateau » du vieux jeune journaliste que j’étais. Voici, d’après les propos recueillis alors, le portrait qu’elle avait laissé durant cet entretien.

Véritable légende vivante, sait « qu’elle fait partie de l’histoire de la musique » mais se défend « d’être une légende. On ne vit pas dans la légende. Je me sens comme une débutante tous les jours. Le passé est là, il existe, mais il ne me guide pas. Il me faut faire mieux à chaque jour. » Quand on l’interroge sur le secret de sa permanence vocale, dont elle se sert depuis près de 45 ans, elle affirme que « la longévité de ma voix vient de ce que j’ai relativement peu chanté. Je me suis économisée et je reste attachée à ma recherche de la beauté de la voix, à celle de son identité propre, à en conserver sa couleur. »

Cependant, sa vie artistique est étroitement liée à sa vie intime. Qui plus est, à l’amour. « J’aurais tant voulu pouvoir mener ces deux vies en parallèle mais, comme dit La Périchole d’Offenbach : Que les hommes sont bêtes ! Dans la vie de tous les jours, ils supportent mal qu’une femme puisse avoir de la personnalité. Chez mes collègues grands chanteurs, leurs femmes restent toujours dans leur ombre, gardant l’importance de leur existence dans l’amour qu’elle leur porte. Chez l’homme, cette attitude semble contraire à son esprit. Est-ce cela le machisme ? »

Aujourd’hui seule, elle reste néanmoins passionnée, constamment à la recherche de l’amour. « Je le trouverai cet amour, même s’il faut que je vive jusqu’à cent-cinquante ans ! Je suis sûre qu’il existe. Un amour pour toujours. Je l’ai vu chez mes parents. Je me trouvais chez eux. Je suis rentré par inadvertance dans leur chambre et je les ai surpris en train de faire l’amour. Mes parents avaient alors quatre-vingts ans. J’en ai pleuré de joie. »

Cette solitude est peut-être le prix à payer pour être une star ? « Bien sûr, je m’appelle . C’est mon nom. Je suis reçue, admirée, comblée et parfois, je sens que même mes enfants jalousent ma notoriété. »

Seule, la musique comble la solitude qu’elle recherche. « Un artiste est seul, soupire-t-elle. Peut-être ai-je eu tort de vouloir partager la musique avec mes hommes. La musique était mon mari, les hommes mes amants ». Enflammée à l’extrême, elle « travaille des airs de Händel en y trouvant la passion. La même passion que dans l’amour et, ajoute-t-elle, l’Amour c’est la musique de la vie

Et Carmen de Bizet ? « Carmen, c’est la liberté, s’enflamme-t-elle soudain. Carmen est une femme dans laquelle j’ai tout trouvé. La liberté de l’individu, mais aussi ma liberté vocale. Lorsque j’étais mariée à Félix Lavilla, excellent musicien, il décidait de ce que je devais chanter. Probablement parce qu’il ne pouvait pas jouer ce que je voulais chanter. Par amour, je me pliais à ses désirs avec la docilité de mon éducation religieuse. Quand Carmen est arrivée, tout a basculé ! »

Sur son avarice d’interview, Teresa Berganza nous explique que « pour chanter, j’ai besoin de silence pour ne pas fatiguer mon instrument. Quand je commence à parler, je ne sais plus m’arrêter, c’est pourquoi je préfère ne donner que peu d’interviews. Je me ressource aussi dans la solitude, j’en profite donc ! »

On comprend alors qu’avec ces derniers mots, c’est la fin de notre interview. Nous laissons l’artiste. Seule :Teresa Berganza n’est-elle pas désespérément seule dans son château de gloire ?

Propos recueillis lors dune interview réalisée le 22 septembre 2000 pour Dimanche.ch.

Crédit photographique : Teresa Berganza (Carmen) à l’Opéra-Comique en 1980
© Michel Szabo

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