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A Liège, le Don Giovanni de Jaco van Dormael : American Psycho en mode piscine

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Liège. Opéra Royal de Wallonie. 21-V-2022. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni ossia il dissoluto punito K.V.527. Dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Jaco van Dormael. Décors : Vincent Lemaire. Costumes : Fernand Ruiz. Lumières : Nicolas Olivier. Avec : Davide Luciano : Don Giovanni; Laurent Kubla, Leporello ; Maria Grazia Schiavo, Donna Anna ; Maxim Mironov, Don Ottavio ; Josè Maria Lo Monaco, Donna Elvira ; Sarah Defrise, Zerlina ; Pierre Doyen, Masetto ; Shadi Torbey, le Commandeur. Sylvain Bousquet, chef de chant. Chœurs de l’Opéra royal de Wallonie-Liège préparés par Denis Segond. Orchestre symphonique de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, pianoforte et direction : Christophe Rousset

L’Opéra Royal de Wallonie-Liège reprend la production créée en 2016 du Don Giovanni de Mozart mis en scène par le cinéaste belge (Toto le Héros, le Huitième jour, Mister Nobody) : le mythe du « séducteur sur le retour » y prend une singulière et cynique actualité.

a relu le livret de Da Ponte à la lumière de notre société contemporaine, dysfonctionnelle et contradictoire, et plonge l’action non pas dans un XVIIIᵉ siècle de pacotille, mais dans l’univers sans pitié de la haute finance contemporaine, entre la BCE de Francfort, la City londonienne et la Wall street new yorkaise. Don Giovanni est ainsi un impitoyable trader, doté d’un féroce appétit de possession et de domination – à forte connotation sexuelle – à la tête d’un bureau de placements huppé, sis à l‘ombre de gratte-ciels monumentaux et aux reflets changeants de l’aube à l’aube sous les subtils éclairages de Nicolas Olivier, visuellement des plus réussis. Entre ces murs glacés et leurs balcons se croisent deux univers, d’une esthétique très épurée, – des décors somptueux signés Vincent Lemaire – d’une part les collaborateurs, secrétaires le jour, et la nuit celui d’un peuple de l’ombre – remplaçant les paysans du livret original – le personnel d’entretien et de sécurité, femmes de charge, laveurs de vitres…

Parallèlement à ce monde trépident rythmé par le défilé des cours de bourses, les appels de smartphones, les mails et textos, l’enfilade des breaking news sur un écran géant – où apparaitra, dans les flammes, la « statue » émaciée du Commandeur – la sphère privée de Don Giovanni est figurée par la piscine et les abords d’une villa supposée mirifique : c’est là qu’auront lieu les tentatives de viol de Donna Anna et de Zerlina, l’assassinat du Commandeur – à coup de club de golf – et la mort du « héros », les meurtres par noyades étant figurés par un habile jeu de miroirs-plafonniers : l’élément liquide remplace le Feu de la Géhenne, avec cette « dissolution » (dans tous les sens du terme !) du personnage principal. L’on passe d’un monde à l’autre par un jeu de deux plateaux relevés ou abaissés au fil de l’action et au gré de bruitages quelque peu systématiques et un brin longuets – de l’Apshalt Jungle et des crissements « naturels » d’un univers nocturne toujours plus inquiétant.

Van Dormael multiplie ainsi les références cinématographiques pour préciser sa vision revue et corrigée d’une certaine american way of life avec ces clins d’œil parfois appuyés à Wall Street d’Oliver Stone, au Swimming Pool de François Ozon, ou à la piscine de Jacques Deray, voire au video-clip Tusk du Fleetwwod Mac, avec ce défilé « décalé » de fanfare au finale de l’acte I, Mais la volonté du héros d’affronter le lynchage et la réalité face au Commandeur, sans aucun repentir, renvoie au Bûcher des vanités de Tom Wolfe revu par Brian de Palma, et surtout la personnalité schizophrène « coincée » entre réussite professionnelle et débauche délinquante privée sous force alcool ou cocaïne, fait irrésistiblement penser à American Psycho de Mary Harron. Si l’on peut regretter quelques surlignages ostentatoires et presque superflus par leur kitsch assumé – les deux stripteaseuse en dessous affriolants au final de l’acte I, les deux même figurantes nues, recouvertes par Don Giovanni de sauce chocolat et de fruits murs lors du festin de pierre (ceci dit bien loin du mauvais goût permanent de la production du Lab à la Monnaie voici deux ans), la conduite d’acteurs demeure remarquable, tant collectivement – le final de l’acte premier avec cette foule qui se retourne contre Don Giovanni – qu’individuellement, avec les changements de donnes que notre époque suppose : Leporello, plus que couard fini, est d’avantage un arriviste et cynique suiveur, Masetto est broyé par un ascenseur social qui lui échappe, Don Ottavio demeure ce potiche cornélien impuissant coincé entre consolation de sa belle et sentiment de vengeance face à un meurtre indigne. Enfin, les trois femmes seront toutes avant tout victimes sociétales à des titres divers, dont certaines arrivent à se jouer (Zerlina) d’autres beaucoup moins (Donna Elvira). Pour ce drama plus du tout giocoso, Jaco van Dormael recourt donc pour l’essentiel à la version de Vienne, sans le « deuxième » final burlesque et moralisateur où chacun des personnages redessine ses futurs projets, mais donc, de manière cohérente, sont retenus en majorité des airs ajoutés par Mozart pour cette « seconde version », dont le sublime Dalla sua pace, concédé à Don Ottavio.

La distribution, homogène sur le plan de crédibilité dramatique, appelle d’avantage de réserves sur le plan vocal. Le Don Giovanni de , habitué des plus grandes scènes mondiales, n’appelle que des éloges tant par son insolente présence scénique que par son immense maîtrise vocale : il impose une incontestable prestance, même au comble de l’abjection ou de la fourberie tout en jouant quand il le faut sur le registre de la séduction un rien mielleuse – notamment lors du duo avec Zerlina. Le Leporello de , seul rescapé de l’édition 2016 de cette production, livre vocalement un Leporello plus effronté que naïf et aux accents plus dramatique que bouffe, mais l’aigu de la voix manque de vigueur et de franchise, par exemple au fil d’un air du catalogue un rien laborieux. impose avec une extraordinaire santé, un style impeccable et une vocalité irréprochable en Don Ottavio et donne vie et chair à un personnage souvent ailleurs blafard et circonstanciel. nous livre une prestation assez remarquable en Masetto, musicalement assumé, et touchant par sa lecture volontairement littérale d’un monde dont les arcanes et sous-entendus lui échappent. ne convainc guère en Commandeur lors de son affrontement mortel avec Don Giovanni au début de l’œuvre. A vrai dire il n’a pas tout à fait la tessiture et l’écrasante assise grave et paternaliste que suppose le rôle. Mais sa prestation se bonifie au fil de l’action : amplifié pour son apparition –sur les écrans – en vraie-fausse statue de pierre, il s’invite de manière péremptoire au prochain banquet donjuanesque, et campe alors un personnage fatal et autoritaire, pleinement retrouvé, face à son assassin.

Côté féminin, la Donna Anna de se veut émouvante et presque pathétique, mais fait montre d’un excès de vibrato et un timbre parfois peu élégant dans le bas de la tessiture, malgré un louable sens du legato. La Donna Elvire de José Maria Lo Monaco est scéniquement des plus crédibles, mais elle assure avec beaucoup de difficultés les incroyables changements de registres vocaux du rôle voulu par Mozart, avec ces intervalles distendus traduisant la quasi-hystérie du personnage. Et malheureusement, confessons-le, la justesse est parfois bien mise à mal dans l’aigu au gré de ses impitoyables sauts vocaux pour laquelle elle n’a à l’évidence pas tout à fait l’agilité requise. De sorte que de ce trio c’est la Zerlina piquante et fine de la jeune belge qui emporte, et de loin, tous nos suffrages, à la fois par sa spiritualité et son habileté scéniques, se défaisant presque avec le sourire des terribles traquenards posés par Don Giovanni et son valet, ou convaincant Masetto de sa farouche fidélité, et impose, au-delà de sa présence dramatique, dans ce rôle de composition de quasi-soubrette une félinité vocale de tous les instants : on serait ravi de la retrouver sous peu en Despina (Così fan tutte), voire en Susanna (Nozze di Figaro), rôles qui lui iraient comme un gant.

On ne peut que se féliciter des progrès accomplis, question style et engagement par les chœurs, depuis l’arrivée de . , au pupitre et pour les récitatifs au pianoforte, boucle sa trilogie Da Ponte entamée voici quatre ans. Sa direction, qui nous avait tant convaincu dans Le Nozze di Figaro ou Così fan tutte, nous laisse un rien perplexe. Certes, il entend redonner force et vigueur au drame par une théâtralisation presque paroxystique des moments de grande tension dramatique, avec ces coups de timbales roides et cinglants comme des uppercuts, avec ces cordes vertes senzo vibrato ou cette petite harmonie gourmande de timbres et de rusticité. Mais à d’autres moments, c’est plutôt la prudence un rien nonchalante qu’il impose : l’ air du champagne Fin ch‘ han dal vino s’étire quelque peu avec son train de sénateur ou le duo La ci darem la mano en devient presque languissant. Mais tant dans l’ouverture que dans le final de l’œuvre, asséné monumentalement, Rousset n’a pas son pareil pour cabrer brutalement le discours. Il est en cela admirablement suivi par un orchestre, certes encore un peu vert – les cors, les cordes par moment peu homogènes – mais l’ensemble orchestral, avec le rajeunissement des cadres en cours, faisant montre, sous sa férule, d’un enthousiasme et d’un engagement courageusement retrouvés.

Crédits photographiques © ORW-Liège – J. Berger

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