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À Metz, Mireille cousue de fil rouge

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Metz. Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz. 7-VI-2022. Charles Gounod (1818-1893) : Mireille, opéra en cinq actes sur un livret de Michel Carré, d’après le poème Miréio de Frédéric Mistral. Mise en scène : Paul-Émile Fourny. Décors : Benito Leonori. Costumes : Giovanna Fiorentini. Lumières : Patrick Méeüs. Chorégraphie : Aurélie Barré. Avec Gabrielle Philiponet, soprano (Mireille) ; Julien Dran, ténor (Vincent) ; Régis Mengus, baryton (Ourrias) ; Pierre-Yves Pruvot, basse (Ramon) ; Vikena Kamenica, contralto (Taven) ; Ana Fernández Guerra, soprano (Vincenette) ; Bertrand Duby, basse (Maître Ambroise / Le Passeur) ; Aline Le Fourkié, soprano (Clémence) ; Albane Lucas / Jade Schoenhentz-Kzink (sopranos), Andreloun ; Ornella Bourelly (soprano), Une voix d’en-haut ; Graham Erhardt-Kotowich, comédien (Le Passeur). Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (chef de chœur : Nathalie Marmeuse). Ballet de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (cheffe de ballet : Laurence Bolsigner-May). Orchestre national de Metz, direction : David Reiland

Dans la superbe mise en scène de Paul-Émile Fourny, une jeune distribution pleine de talent rend justice au chef d’œuvre si peu joué de . Un spectacle beau et cohérent comme on aimerait en voir plus souvent.

Sans pour autant faire le choix de la transposition chronologique ou géographique, la mise en scène de Paul-Émile Fourny renonce à la carte postale provençale qui a tant marqué à l’œuvre, jusqu’à aller sans doute à lui nuire. La Provence, omniprésente dans le texte du livret et dans un certain nombre de citations musicales, reste cependant reconnaissable par l’usage de costumes populaires ou par des éléments de décor qui, au-delà de leur rôle symbolique, gardent une partie de leur fonction référentielle : les arènes d’Arles à l’acte 2, les berges du Rhône au 3, le désert de la Crau au 4, les Saintes-Maries-de-la-Mer au 5. L’ensemble du spectacle est articulé autour de la robe rouge de Mireille, inspirée du Red Dress Project initialement conçu en 2009 par la militante Jaime Black, réalisé ensuite par l’artiste britannique Kirstie Macleod. Enrichie de broderies effectuées par des centaines de femmes de par le monde, cette robe aujourd’hui achevée est censée évoquer la mémoire de toutes les femmes indigènes autrefois tuées, maltraitées ou portées disparues. On y verra une manière forte et originale de faire le lien avec les principales thématiques de l’opéra de Gounod. Au-delà de la question des clivages sociaux, il s’agit bien dans cet ouvrage des travers et des abus d’une société patriarcale, de l’ambiguïté des rapports père-fille, des violences faites aux femmes et du bafouement du droit de ces dernières à vivre et à diriger leur vie comme elles l’entendent. Le premier acte montre ainsi les magnanarelles occupées à tisser la fameuse robe rouge, comme autant de Parques amenées au cours du spectacle à filer, mesurer et trancher le fil de la vie. Ce fil peut être vu aussi comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus des différents protagonistes. La mort est omniprésente tout au long de l’opéra, notamment grâce à l’extension de la figure du Passeur du troisième acte, lequel réapparait aux actes 4 et 5 sous les traits d’une de ces créatures à la Tim Burton dont Paul-Émile Fourny a le secret. Les fils rouges réapparaîtront, suspendus dans les airs, aux actes suivants. De même, la robe rouge, emblème omniprésent, revient sous diverses formes. Fièrement arborée au deuxième acte par une Mireille rayonnante, quand cette dernière, une fois déchue, humiliée et physiquement violentée – la gifle ! –, en est ostensiblement dépouillée au quatrième. Au dernier acte le vêtement associe aux Saintes-Maries-de-la-Mer une Mireille en extase quasiment sanctifiée. À la beauté intrinsèque des costumes de Giovanna Fiorentini font écho les lumières de Patrick Méeüs et surtout la magnifique chorégraphie d’Aurélie Barré, dont les voiles vaporeux stylisent à merveille les affres et les remords d’Ourrias, emporté dans les flots par le poids cumulé du malheur et de la culpabilité. Du début à la fin, le spectacle enchante par la fluidité de la direction d’acteurs, par l’esthétisme parfaitement assumé des aspects visuels et scénographiques ainsi que par la cohérence de la vision d’ensemble.

La partie musicale est superbement traitée, en dépit de quelques coupures qui privent l’auditeur de plusieurs récitatifs ou de l’air de Mireille « Heureux petit berger ». Assez bizarrement, la chanson d’Andreloun « Le jour se lève » apparaît juste avant la scène de la Crau. On notera le soin tout particulier apporté à la distribution des rôles dits secondaires, tenus ici par des choristes triés sur le volet ou par des artistes de premier plan. Ana Fernandez Guerra est ainsi une délicieuse Vincenette au timbre clair et fruité, à laquelle on pourrait tout juste reprocher quelques fâcheries avec le français. Même objection pour la Taven de la contralto albanaise , au timbre rond, chaud et ensorcelant. Trio de choc pour les clés de fa, avec tout d’abord la basse caverneuse de , tout à fait à sa place dans le double rôle du Passeur et de Maître Ambroise. À , dans le rôle du père de Mireille, on pourrait peut-être reprocher un vibrato un rien excessif, mais l’interprète est parfaitement convaincant scéniquement et vocalement dans son incarnation du patriarche violent mais malheureux, enfermé dans sa solitude et dans ses idées rétrogrades. Le baryton campe un Ourrias encore jeune et visiblement très amoureux, empreint d’une violence mal contenue, et dont le chant quelque peu erratique au cours de l’air d’entrée gagne en stabilité au cours du spectacle. Très belles apparitions au Val d’Enfer puis sur les bords du Rhône. Dans le rôle de Vincent, brille par son aisance et sa sincérité scéniques, ainsi que par le naturel de son chant. La beauté et la qualité du timbre sont néanmoins un rien altérées par une tendance à ouvrir excessivement les voyelles, défaut que l’on trouve assez fréquemment chez les ténors d’il y a quelques générations. Dans le rôle écrasant de Mireille, réussit le pari de répondre aux exigences vocales et scéniques attendues d’un soprano lyrique-léger en début d’ouvrage, franchement dramatique à partir du quatrième acte. Naturellement fraîche et légère dans les deux duos, affichant des vocalises tout à fait virtuoses à la fin de « Trahir Vincent », la voix possède toute la robustesse nécessaire aux grands ensembles des actes 2 et 4, et se tire sans dommage du redoutable air de la Crau. Une belle performance, vocale et scénique, qui devrait compter dans l’évolution de la carrière de la jeune soprano. À la tête de l’, défend avec conviction une partition d’une étonnante richesse, dont on a du mal à comprendre pourquoi elle n’est pas entendue plus souvent. Visiblement renforcé pour l’occasion, le chœur de l’Opéra-Théâtre de Metz, très habilement mis en scène, s’est lui aussi beaucoup investi pour la qualité théâtrale et musicale d’un spectacle particulièrement abouti.

Crédit photographique : et (photo n°1) ; , , Graham Erhardt-Kotowich et Chœur de l’Eurométropole de Metz (photo 2) © Luc Bertau – Opéra-Théâtre Eurométropole de Metz

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Metz. Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz. 7-VI-2022. Charles Gounod (1818-1893) : Mireille, opéra en cinq actes sur un livret de Michel Carré, d’après le poème Miréio de Frédéric Mistral. Mise en scène : Paul-Émile Fourny. Décors : Benito Leonori. Costumes : Giovanna Fiorentini. Lumières : Patrick Méeüs. Chorégraphie : Aurélie Barré. Avec Gabrielle Philiponet, soprano (Mireille) ; Julien Dran, ténor (Vincent) ; Régis Mengus, baryton (Ourrias) ; Pierre-Yves Pruvot, basse (Ramon) ; Vikena Kamenica, contralto (Taven) ; Ana Fernández Guerra, soprano (Vincenette) ; Bertrand Duby, basse (Maître Ambroise / Le Passeur) ; Aline Le Fourkié, soprano (Clémence) ; Albane Lucas / Jade Schoenhentz-Kzink (sopranos), Andreloun ; Ornella Bourelly (soprano), Une voix d’en-haut ; Graham Erhardt-Kotowich, comédien (Le Passeur). Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (chef de chœur : Nathalie Marmeuse). Ballet de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (cheffe de ballet : Laurence Bolsigner-May). Orchestre national de Metz, direction : David Reiland

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