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À Bruxelles-Flagey, week-end de folie pour le Festival Musiq’3

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Bruxelles-Ixelles. Flagey. Studios 1 et 4. Festival Musiq’3.
25-VI 2022, 19 heures. Johannes Brahms (1833-1897) : lieder extraits des op. 43, 32 et 105. Robert Schumann (1810-1856) : Liederkreis, op. 39. Lucile Richardot, mezzo-soprano ; Adam Laloum, piano.
21 heures. Iannis Xenakis (1922-2001) : Rebonds B/A ; Around Psappha (arrangement Laurent Delforge). Vassilena Serafimova, percussions et marimba. Before tigers (Laurent Delforge), réalisation électronique. Romain Tardy, scénographie.
26-VI-2022. 13 heures . Eugene Ysaÿe (1858-1931) : Poème élégiaque op. 12. Sir Havergal Brian (1876-1972) : Legend. César Franck (1822-1890) : sonate pour violon et piano en la majeur FWV.8. Alina Ibragimova, violon ; Cédric Tiberghien, piano.
14 heures 30. Nadia Boulanger (1887-1979) : Trois pièces pour violoncelle et piano. Robert Schumann (1810-1856) : Fantasiestücke op. 73. Alfred Schnittke (1934-1998) : sonate pour violoncelle et piano n°1. Gaspar Cassado (1897-1966) : Danse du diable vert. Stéphanie Huang, violoncelle ; Boris Kusnezow, piano.
16 heures. Mélodies et œuvres de Joseph Chabanceau de la Barre (1633-1678), Henry Purcell (1659-1695), Michel Lambert (1610-1696), Claude Debussy (1862-1918), Roger Quilter (1877-1953), Erik Satie (1866-1925); Ralph Vaughan-Williams (1872-1958), Gabriel Fauré (1845-1924), Maurice Ravel (1875-1937), Georges Gershwin (1898-1937), Cole Porter (1891-1964), Jacques Brel (1929-1978), John Lennon (1940-1980), Barbara (1930-1997). Sophie Junker, soprano ; Anthony Romaniuk, clavecin, piano, Fender Rhodes.
20 heures. John Williams (né en 1932) : marche impériale extraite de la B.O.F de Star Wars ; Across the Stars, extrait de la B.O.F de l’Attaque des Clones. Miklos Rosza (1907-1995) : love theme, extrait de la B.O.F d’El Cid ; Bernard Herrmann (1911-1975) : Love scene, extrait de la B.O.F de Vertigo. Leonard Bernstein (1918-1990) : danses symphoniques de West side Story. Otto Derolez, violon. Brussels Philarmonic, direction : Ernst van Tiel

Apres deux années de disette dues au contexte pandémique, quel plaisir et quelle joie de retrouver un festival Musiq’3 de plein exercice pour un week-end de folies musicales, dans l’esprit de la thématique crazy telle qu’annoncée par l’affiche.

Fondé en 2011, dans le cadre du cinquantième anniversaire de la chaîne de radio belge

francophone Musiq’3, le festival en est sauf erreur, à sa douzième édition : il est désormais intégré aux Festivals de Wallonie et bénéficie du soutien logistique du « paquebot » Flagey, fer de lance culturel de la région Bruxelles-Capitale.

Cette année, la thématique est axée sur la folie dans tous ses états : la programmation haletante, diversifiée, et parfois déjantée propose plus de trente concerts en quarante-huit heures. Nous avons sélectionné quelques étapes de ce parcours gourmand.

Lucile Richardot et Adam Laloum : Von ewige liedern, un parcours escarpé

Le samedi à 19 heures, le fulgurant tandem formé par la mezzo Lucile Richardot et le pianiste Adam Laloum oppose et rapproche les univers mélodiques de Johannes Brahms et de . Le compositeur hanséatique est retenu pour un panel de lieder choisis parmi l’opus 43, sorte de portrait de femme à la recherche d’un introuvable idéal masculin. L’opus 32, sur des vers de Platen, évoqur les difficultés d’être différent en une Germanie alors si normative, et enfin avec un peu plus de fraîcheur, quelques extraits du plus tardif opus 105, où plane lors de la finale évocation, si apaisée, d’un cimetière, le souvenir de Bach. À ce portrait par petites touches, le duo oppose le plus massif et célèbre Liederkreis opus 39 de Schumann. La mezzo française, à l’impeccable diction allemande, se révèle de part en part poétesse suprême, plus attachée peut-être au sens de la formule et du mot, par un soufflet, un accent, ou une désinence plus heurtée, une sonorité plus vibrante, qu’à un soutien trop univoque de la phrase. Ce parcours buriné et inquiet, aussi rêveur qu’étrange, parfois aussi tendu que tragique, mais à l’occasion plus serein et doux, est superbement mis en valeur par le piano très symphonique et coloré d’un Adam Laloum en état de grâce.

Un hommage à Xenakis un peu surfait

À 21 heures le Tribute to Xenakis, envisagé pour le centenaire de la naissance du compositeur veut trop jouer la carte de l’événement.

Quelques œuvres d’accès assez immédiat, dédiées aux seules percussions, sont retenues pour leur sens latent de la pulsation très habilement détournée de tout instinct basique par une réflexion plus abstraite. Nous retrouvons avec un plaisir non dissimulé la Bulgare , habituée du festival depuis ses premières éditions pour une splendide version des deux Rebonds de 1987 (dans l’ordre B/A), même si la netteté incisive du trait est quelque peu opacifiée par l’amplification envahissante de Before Tigers. , caché derrière ce pseudonyme, décline un vibrant hommage avec l’apocalyptique prélude à la performance, rappelant de loin le sismique Bohor (1962) du maître. Mais pourquoi noyer l’épure de Psappha, d’ailleurs annoncée comme Around Sappha par cette aura sonore trop enrobée et ces nappes de synthétiseurs assez émollientes ? Le postlude banalement néo-modal et dû au seul Delforge, pour marimba et dispositif électro, nous apparaît superflu et décalé. Par contre l’atmosphère créée par les fumigènes très «rock», les animations visuelles stochastiques sur écran, et la mise en espace et lumières de Romain Tardy, rappellent de loin en loin l’utopie des Polytopes avec à-propos.

Deux grands récitals chambristes en un après-midi

Le dimanche à treize heures, au studio 4, le récital « Legend » proposé par la violoniste et son partenaire quasi attitré Cédric Tiberghien tient toutes ses promesses. Le subtil et symboliste poème élégiaque d’Eugène Ysaÿe révèle une connivence hors normes entre eux, par le truchement de cette atmosphère confite, de cette ambiance de serre chaude, vaguement inspirée par le récit de Romeo et Juliett.

La brève Legend de Sir , demeure un essai assez décousu et peu concluant malgré l’onirique sfumato en sourdine de sa coda : les interprètes en sauvent ce qu’ils peuvent. Mais incontestablement la sonate de atteint de tout autres sommets. Loin de toute tradition éculée (un allegro pas trop hâtif, un finale plus preste qu’à l’habitude), nos interprètes repensent tempi, articulations, gradations économes des nuances, dans un parfait esprit de communion et dans le total respect du texte. Cette passionnante relecture culmine au fil du Recitativo–fantasia, patiemment construit, avec un sentiment d’impalpable spleen plutôt que de l’habituelle rage opératique que beaucoup d’interprètes veulent y mettre. En bis le presque ravélien Nocturne de Lili Boulanger tend involontairement la main au récital suivant.

Car à quatorze heures trente, au même endroit, nous retrouvons la violoncelliste belge Stéphanie Huang, récente finaliste du concours musical international Reine Elisabeth de Belgique 2022 et prix du public, en compagnie du pianiste germano-russe Boris Kusnezow : c’est avec les trois courtes et pittoresques pièces de la sœur, Nadia Boulanger, que s’ouvre leur prestation. La jeune interprète livre une version un rien trop sage des Fantasiestücke opus 73 de Schumann, certes remarquables d’intonation dans le périlleux Zart und mit Ausdruck liminaire ou de souplesse féline (Lebhaft, leicht), mais manquant d’irrépressible incandescence dans le Rasch und mit Feuer final. C’est incontestablement dans la redoutable et splendide première sonate d’ (1978) que, comme en demi-finale de l’épreuve, les musiciens parfaits partenaires donnent toute la mesure de leur talent, à la fois par cette approche funèbre et glacée des temps extrêmes et par cette tension farouche et presque insoutenable du Presto central. Après ce moment aussi sublime que terrifiant, la Danse du diable Vert de Gaspar Cassado ponctue sur une note souriante et ironique cette prestation plus que prometteuse.

Isolation ou la Rencontre insolemment décalée de deux talents hors normes

À seize heures, la soprano franco-belge Sophie Junker propose Isolation, titre trompeur tant la connivence avec son claviériste, ce diable d’, est évidente et irrésistible. Ce dernier donne une réplique millimétrée et éclatée, parfois au cours d’une seule et même intervention comme dans le From Rosy Bowers d’Henry Purcell, entre clavecin, piano Steinway et… Fender Rhodes ! Ce parti-pris est loin d’être décoratif et incongru au vu du relief saisissant des interventions (Music for a while) mettant parfaitement la cantatrice en valeur. Les Pièces froides de Satie données au synthétiseur en deviennent d’une lunaire et inquiétante étrangeté, ou encore la verlainienne Mandoline de Gabriel Fauré accompagnée au clavecin est sertie d’un déguisement fantasque.

Mais c’est la voix même aussi évocatrice que malléable, tout sauf anecdotique, de Sophie Junker qui captive avant tout. Avec une confondante intelligence et ce sens inné du théâtre dans la voix, elle est aussi à l’aise dans un air de cour de Michel Lambert que dans le Silent noon de Vaughan Williams, aussi intemporelle dans Enigme éternelle de Ravel que troublante de tristesse dans le Recueillement baudelairien de Debussy. Mais c’est peut-être dans le dernier volet du bref concert, partagé entre courts extraits decomédies musicales (Girl Crazy de Gershwin), le pop-song très british (Isolation, de John Lennon) ou les classiques de la chanson française (pétrifiant Seul de Jacques Brel, La Solitude de Barbara, presque blafarde) qu’abandonnant un peu sa technique classique pour magnifier l’expression directe, la jeune soprano se révèle la plus authentiquement bouleversante par cette sublimation de la confession intime sous le feu d’une étrange altérité vocale.

Pour terminer la soirée, le fait son cinéma

En dehors de sa saison de concerts régulière, l’orchestre s’est aussi forgé un nom dans le domaine de la bande originale de film, telle celle de The Artist signée Ludovic Bourse et récompensée par un Oscar.

Ernst Van Tiel, spécialiste du genre, est invité au pupitre. Outre deux poncifs signés John Williams (la marche impériale de Star Wars, ou Across the stars extrait de l’Attaque des Clones), Le thème d’Amour composé pour El Cid (1961) par le grand , mauresque espagnolade finement harmonisée, malgré le vibrato ostentatoire du konzertmeister Otto Derolezou, celui composé pour le Vertigo d’Hitchcock par (parodie tristanesque à peine cachée) apparaissent autrement plus raffinés. Enfin, en conclusion de l’ensemble du festival, les danses symphoniques de West side story, grand classique signé Leonard Bernstein, révèlent un orchestre particulièrement en verve, malgré la direction peu nuancée du chef néerlandais.

Crédits : logo du festival, dans Xenakis, et Sophie Junker © festival Musiq’3 ; Lucile Richardot © Molina Visuals ; Stéphanie Huang © CMIREB

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Bruxelles-Ixelles. Flagey. Studios 1 et 4. Festival Musiq’3.
25-VI 2022, 19 heures. Johannes Brahms (1833-1897) : lieder extraits des op. 43, 32 et 105. Robert Schumann (1810-1856) : Liederkreis, op. 39. Lucile Richardot, mezzo-soprano ; Adam Laloum, piano.
21 heures. Iannis Xenakis (1922-2001) : Rebonds B/A ; Around Psappha (arrangement Laurent Delforge). Vassilena Serafimova, percussions et marimba. Before tigers (Laurent Delforge), réalisation électronique. Romain Tardy, scénographie.
26-VI-2022. 13 heures . Eugene Ysaÿe (1858-1931) : Poème élégiaque op. 12. Sir Havergal Brian (1876-1972) : Legend. César Franck (1822-1890) : sonate pour violon et piano en la majeur FWV.8. Alina Ibragimova, violon ; Cédric Tiberghien, piano.
14 heures 30. Nadia Boulanger (1887-1979) : Trois pièces pour violoncelle et piano. Robert Schumann (1810-1856) : Fantasiestücke op. 73. Alfred Schnittke (1934-1998) : sonate pour violoncelle et piano n°1. Gaspar Cassado (1897-1966) : Danse du diable vert. Stéphanie Huang, violoncelle ; Boris Kusnezow, piano.
16 heures. Mélodies et œuvres de Joseph Chabanceau de la Barre (1633-1678), Henry Purcell (1659-1695), Michel Lambert (1610-1696), Claude Debussy (1862-1918), Roger Quilter (1877-1953), Erik Satie (1866-1925); Ralph Vaughan-Williams (1872-1958), Gabriel Fauré (1845-1924), Maurice Ravel (1875-1937), Georges Gershwin (1898-1937), Cole Porter (1891-1964), Jacques Brel (1929-1978), John Lennon (1940-1980), Barbara (1930-1997). Sophie Junker, soprano ; Anthony Romaniuk, clavecin, piano, Fender Rhodes.
20 heures. John Williams (né en 1932) : marche impériale extraite de la B.O.F de Star Wars ; Across the Stars, extrait de la B.O.F de l’Attaque des Clones. Miklos Rosza (1907-1995) : love theme, extrait de la B.O.F d’El Cid ; Bernard Herrmann (1911-1975) : Love scene, extrait de la B.O.F de Vertigo. Leonard Bernstein (1918-1990) : danses symphoniques de West side Story. Otto Derolez, violon. Brussels Philarmonic, direction : Ernst van Tiel

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