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À Zurich, Falstaff triomphant sous la baguette de Gianandrea Noseda

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Zurich. Opernhaus. 8-VII-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto d’après Les Joyeuses Commères de Windsor et Henri IV de Shakespeare. Mise en scène : Sven-Eric Bechtolf. Assistant à la mise en scène : Ulrich Senn. Décors : Rolf Glittenberg. Costumes : Marianne Glittenberg. Lumières : Jürgen Hoffmann. Avec : Bryn Terfel, Sir John Falstaff ; Konstantin Shushhakov, Ford ; Cyrille Dubois, Fenton ; Irina Lungu, Alice Ford ; Sandra Hamaoui, Nannetta ; Marianna Pizzolato, Mrs. Quickly ; Niahm O’Sullivan, Meg Page; Nathan Haller, Bardolfo ; Brent Michael Smith, Pistola ; Iain Milne, Dr Cajus. Chœur de l’opéra de Zurich (Chef de chœur : Janko Kastelic). Philarmonia Zürich. Direction musicale : Gianandrea Noseda.

Réussite totale du Falstaff de Giuseppe Verdi, une reprise de la saison 2015/2016 de l’Opéra de Zurich qui voyait déjà dans le rôle-titre mais qui, ici, s’agrémente de la formidable direction d’orchestre de .

Quand Falstaff, blotti en boule au pied d’un tas d’algues sèches, lance « Taverniere, un bicchiere di vino caldo » sur un ton de supplique, de prière intense, un frisson parcourt la salle. A cet instant, toute l’humanité du personnage truculent, suffisant parfois, certain de la fascination qu’il croit encore opérer sur la gent féminine, s’évanouit soudain dans la douloureuse réalité de son aventure. Humilié par ses conquêtes en devenir qui l’ont jeté dans les eaux de la Tamise, il se lamente sur la méchanceté du monde. Dans cette tirade où Falstaff rend compte du triste bilan de sa vie, le baryton offre l’un des instants parmi les plus émouvants de ce spectacle. Les années d’expérience du rôle, parmi les plus notoires celles de Verbier en 2016, quelques mois après la création zurichoise de cette production, puis de Paris Bastille l’année suivante, ont permis au baryton gallois de peaufiner son personnage pour en montrer l’aspect plus humain que caricatural et jouisseur du héros shakespearien.

En avril 1894, le journaliste du Figaro Jules Huret assistait, en présence de Giuseppe Verdi, à une répétition de la création française de Falstaff à l’Opéra Comique. Lorsqu’on lit son compte-rendu, qui relate les remarques du compositeur sur le type de voix qu’il désirait pour chaque personnage, on réalise la finitude exceptionnelle de cette œuvre. En effet, la musique, le livret de Boïto sont si précisément descriptifs que les personnages et les actions de cet opéra ne laissent rien à une interprétation scénique autre que celle décrite par Verdi et son librettiste. Le metteur en scène allemand l’a bien compris et, en respectueux réalisateur de cinéma, il s’en tient à raconter avec talent ce qui est dans le livret et ce que lui inspire la musique. C’est du beau théâtre. Tous ces protagonistes sont en place, sont crédibles, sont vrais. Dans un décor () flexible et efficace, se transformant en très peu de temps de l’intérieur de la taverne en un jardin, d’une maison bourgeoise en bords de la Tamise et enfin à l’ombre nocturne du chêne de Herne le chasseur du parc de Windsor, chaque personnage s’implique avec juste ce qu’il faut d’excès pour donner à sourire à cette farce cruelle.


Bryn Terfel (Falstaff) monopolise la scène pratiquement d’un bout à l’autre de l’opéra. Autour cette présence parfois envahissante, l’homogène distribution fait de son mieux pour exister. Certes le «pancione» imaginé par le génial binôme Verdi-Boïto occupe l’espace par ses discours, comme par sa stature. Le regard et l’oreille du spectateur restent focalisées sur ce personnage. A ses côtés, si la voix de la soprano (Mrs. Alice Ford) nous apparait un peu lourde pour le rôle, celle de la mezzo (Mrs. Quickly) manque quelque peu d’ampleur et certainement de la gouaille indispensable à ce rôle d’entremetteuse. En forçant le trait, en osant parler plus que chanter, elle aurait certainement été plus convaincante. Les réserves que nous avions notées au sujet de l’interprétation de (Ford) dans ce même rôle à Genève en 2016 se confirment ici. Son instrument vocal est certes impressionnant mais, peut-être par incompréhension des subtilités de langage du livret, il chante son personnage sans convaincre pleinement. Ainsi, une certaine froideur expressive dans son air « E sogno ? o realtà… » n’apporte pas la mesure de la jalousie qui ronge le personnage. Mr. Ford n’est pas Eugène Onéguine ! Dans les autres rôles, une mention spéciale à l’entregent et à la voix percutante du jeune ténor canadien (Bardolfo) bondissant à l’envi, entraînant son compère (Pistola) dans des scènes déjantées du meilleur effet. Enfin, nous aimons le couple (Nannetta) – (Fenton). A la fraîcheur et à la flexibilité vocale de la jeune soprano franco-américaine, le ténor français répond avec une voix qui, si elle manque un peu d’italianité dans l’esprit verdien, fait montre d’un légato et d’une aisance volubile admirable.

En dehors des quelques réserves sur la vocalité de certains, reste que l’investissement scénique de chacun, la très bonne direction d’acteurs fait de cette production, un modèle du genre. Mais, l’acteur principal de ce succès est sans contredit le chef qui tire de tout ce plateau, des chœurs et de l’orchestre Philarmonia, une dynamique époustouflante. Ne ménageant pas son énergie pour insuffler une vigueur extrême à l’orchestre, il sait tout autant en calmer le jeu pour laisser une phrase musicale s’étendre jusqu’à l’infini silence. Un silence qui avec Noseda n’est pas une absence mais encore de la musique. Jamais Fenton n’aurait été aussi lyrique, aussi aérien que le fût dans son « Dal labbro il canto estasiato vola… », un air périlleux s’il en est, sans le tapis musical admirable que le chef italien lui a offert.

Le public ne s’y trompe pas en réservant un triomphe, et de nombreux rappels aux acteurs de cette magique, admirable et réconfortante production de Falstaff de Giuseppe Verdi qui, une fois de plus, s’est paré du titre de «l’opéra des opéras».

Crédit photographique : © Judith Schlosser

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Zurich. Opernhaus. 8-VII-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto d’après Les Joyeuses Commères de Windsor et Henri IV de Shakespeare. Mise en scène : Sven-Eric Bechtolf. Assistant à la mise en scène : Ulrich Senn. Décors : Rolf Glittenberg. Costumes : Marianne Glittenberg. Lumières : Jürgen Hoffmann. Avec : Bryn Terfel, Sir John Falstaff ; Konstantin Shushhakov, Ford ; Cyrille Dubois, Fenton ; Irina Lungu, Alice Ford ; Sandra Hamaoui, Nannetta ; Marianna Pizzolato, Mrs. Quickly ; Niahm O’Sullivan, Meg Page; Nathan Haller, Bardolfo ; Brent Michael Smith, Pistola ; Iain Milne, Dr Cajus. Chœur de l’opéra de Zurich (Chef de chœur : Janko Kastelic). Philarmonia Zürich. Direction musicale : Gianandrea Noseda.

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