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Au Verbier Festival, Klaus Mäkelä et Daniil Trifonov en complices merveilleux

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Verbier. Salle des Combins. 28-VII-2022. Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour piano et orchestre no. 1 en ré mineur op. 15. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie no. 1 en ré majeur « Titan ». Daniil Trifonov (piano). Verbier Festival Orchestra. Direction musicale : Klaus Mäkelä.

On attendait un soliste, on trouve un chef. Le jeune chef finlandais au côté d’un inspiré récolte un triomphe grâce à une direction d’orchestre d’une rare intensité, d’une humanité probante et d’une intériorité profonde.

L’usage veut qu’à la fin d’un concerto, après plusieurs rappels du public, le soliste offre un bis. Populaire ou inconnu, langoureux ou pyrotechnique, le choix des musiques est vaste. Non annoncé, le critique se trouve dans l’embarras parce que même si son expérience lui permet de reconnaître le compositeur de la petite pièce musicale, il en méconnaît souvent le titre. A plus forte raison, la tonalité, le numéro d’opus, et autres détails dont l’ignorance le déshonore auprès de ses amis et collègues. Il lui restera le service de presse, ultime planche de salut pour sauver la face ! Mais, ouf ! Le bis offert par à l’issue du Concerto pour piano et orchestre n° 1 de Brahms est très connu. A coup sûr, chacun identifie immédiatement la patte de Jean-Sébastien Bach. Et puis bien sûr, on reconnait le fameux « Jésus, que ma joie demeure ». Le plus aguerri des critiques saura aussi qu’il s’agit d’une transcription pour piano de la cantate BWV 147 écrite par la légendaire pianiste anglaise Myra Hess. Mais tout cela n’est que chronique de faits divers. Ce que le pianiste russe montre ici s’inscrit sur un autre plan. Daniil Trifonov nous invite dans l’intime, dans la profondeur de son être, dans l’essence même de son art. Pris sur un tempo lent, le pianiste imprime son interprétation d’une beauté pénétrante, laissant à chaque note le temps de vivre, le temps de l’intensité, de l’émotion pure, d’emplir l’espace, d’exister. Pas un bruit, pas un souffle dans le public. Chacun est aimanté à ce piano, à ce toucher, à ces sons, à cet esprit de la musique qu’on veut recevoir, pour soi, pour chacun, en communion totale. Magie de la musique, magie de l’art, magie de sa fraternité partagée. Ces plus de cinq minutes de grâce sont à l’image d’une soirée comme rarement on a l’occasion d’en vivre.

Déjà dès les première mesures du Concerto pour piano et orchestre n° 1 en ré mineur op. 15 de on est pris de vertige. En quatre coups de baguette, le jeune chef soulève le pour le jeter dans une plénitude musicale qu’on ne lui avait pas connue jusqu’ici. Quelle rondeur de son, quels beaux violons, quelle brillance des vents ! Dans le Maestoso, avec l’élégance d’une ample gestuelle des bras, avec des balancements harmonieux du corps, avec des mouvements expressifs de la tête, avec des regards mouvants, tout Klaus Mäkelä participe à la direction de son orchestre, à l’expression de la musique. Sans brusquerie, sans autre arme qu’un sens aigu de l’harmonie entre les pupitres, le chef tisse un tapis mélodieux. Entrainant peu à peu la personnalité du pianiste dans le cocon de l’orchestre, la folie Trifonov vient bientôt se fondre dans le cœur de l’orchestre. Non pas pour s’apaiser ou disparaître mais pour s’immiscer activement dans la complicité mélodieuse de l’œuvre et de ce que soliste, orchestre et chef d’orchestre ont à raconter. Un régal musical qui de minutes en minutes va s’enfler jusqu’au Rondo final, éclatant, fulgurant, avec un Daniil Trifonov transcendé se soulevant de son tabouret pour marteler avec les timbales, un tutti final étincelant.

On pensait qu’avec le Concerto pour piano et orchestre de Brahms et le sublime bis habité de Daniil Trifonov, ce concert avait atteint son apogée. C’était sans compter sur l’exceptionnelle prestation de Klaus Mäkelä dans la Symphonie n° 1 en ré majeur « Titan ». Toujours privilégiant l’esprit à l’effet, il réunit les pupitres de l’orchestre dans une histoire commune. Comme le chef finlandais déclarait dans une interview sur la chaîne YouTube de l’Orchestre de Paris : « Si vous n’avez rien à raconter, il est inutile de vous présenter devant un orchestre ! » Et là, il raconte. Plus encore qu’en première partie du concert, son engagement physique est total. Rien ne lui échappe. D’un geste, il lance les violons, d’une pointe précise de sa baguette comme d’un fleuret d’épéiste, il donne le départ à la clarinette, d’un regard et d’un hochement de tête, il appelle la trompette. Tout son corps participe à la construction de l’œuvre, à son développement, dans une harmonie totale du geste et de la musique. La prise de pouvoir sur l’ensemble de l’orchestre est si entière qu’au début du troisième mouvement (Feierlich und gemessen, ohne zu schleppen), après avoir donné le tempo, dans cette partie où Mahler nous offre ses variations merveilleuses sur l’air de « Frère Jacques », sa direction d’orchestre semble s’arrêter. Klaus Mäkelä, légèrement penché, bouge à peine. On pense à un malaise soudain. Et pourtant, l’orchestre continue sa marche en avant. Alors, on s’aperçoit que le jeune chef dirige son orchestre du regard. Impressionnant, on entend la musique mais on ne voit que le chef. Il faut faire un effort pour décoller le regard de sa présence. On constate alors les sourires qui naissent aux lèvres des musiciens, signes de la joie qu’ils ressentent dans cette musique et dans la manière dont le jeune chef la fait vivre. Jusqu’à la dernière seconde, jusqu’au dernier accord, à la dernière note, Klaus Mäkelä ne lâche rien de son attention à tous ses musiciens. Quand enfin, il arrache le brusque tutti final, c’est l’explosion d’un public conquis. Pour sa première venue au Verbier Festival, le chef a conquis musiciens et public.

Klaus Mäkelä, 26 ans, Daniil Trifonov, 31 ans, les membres du au maximum 28 ans. Une complicité merveilleuse et une prise de pouvoir musical augurant d’un avenir radieux. Merci jeunesse !

Crédit photographique : © Evgeny Evtyukho, Janos Ourtilane

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