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Palette de sonorités au Festival Messiaen avec Alain Louvier et Pascal Dusapin

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La Grave ; Festival Messiaen au Pays de la Meije du 21 au 31 juillet. Pascal Dusapin (né en 1955) : La Natura del mondo pour voix et piano ; Quatuor à cordes n° 1, 2, 3, 4, 5 et 7 ; Sept études pour piano ; O Mensch ! pour voix et piano ; Alain Louvier (né en 1945) : Livres 1 à 8 du Clavecin non tempéré ; Le Soleil s’est noyé dans son sang qui se fige, pour quatuor avec flûte ; Comme la princesse Salomé est belle ce soir, pour hautbois et piano ; trois Préludes de Debussy (arrangement) ; Quatre chants sacrés ; Le clavecin non tempéré, intégrale des huit Livres (CM). Œuvres de Iannis Xenakis, Wolfgang Rihm, Sami Moussa, Henry Fourès, Claude Debussy (arrangements pour quatuor avec flûte) ; Quatuor Arditti ; Quatuor Béla ; Barbara Hannigan, Anaïs Huguet-Balent, sopranos ; Mitch Riley, baryton ; Bertrand Chamayou, Vanessa Wagner, piano ; Bibiane Lapointe, Thierry Maeder, Jeanne Diebolt, Yu Matsuoka, clavecin ; ensemble L’Itinéraire

Conçue par Bruno Messina soutenu par la valeureuse équipe de l’AIDA, la 26ᵉ édition du festival Messiaen au pays de la Meije met à l’honneur deux personnalités du monde de la musique contemporaine, deux visionnaires aux horizons fort contrastés, et .

Tout juste arrivé d’Aix-en-Provence où était créé son neuvième opéra, Il Viaggio, Dante, s’installe en famille et pour douze jours à La Grave, conviant la fine fleur des interprètes pour dévoiler une part importante de son corpus vocal et instrumental. Dans la mythique église de La Grave, où il a donné la veille les Vingt Regards sur l’Enfant Jésus d’Olivier Messiaen (qu’il vient d’enregistrer chez Erato), le pianiste partage la scène avec dans La Natura del mondo de Pascal Dusapin, une réflexion sur la mort et l’Au-delà issue du Paradis de Dante. Préfiguration de l’opéra à venir, ce chant éperdu que les mêmes interprètes ont créé en 2021 à Aix-en-Provence, mise sur la souplesse de liane et le timbre de miel de la soprano qui ne manque pas de nous envoûter. Les Poèmes pour Mi du jeune Messiaen (1936) qu’elle chante juste après, sous la conduite pianistique très sûre du même , ruissellent de sensualisme et de grâce, comme cet Alléluia en apesanteur de la première mélodie. Messiaen y évoque les paysages de son enfance : « Le lac comme un gros bijou bleu », celui de Petichet où se clôturera l’édition 2022.

Sans leur tenue de concert (les aléas du trafic aérien) mais ravis d’arpenter la côte jusqu’à l’église de la Grave, des Hyères ou encore de La Salle-Les -Alpes, toutes bien sonnantes, le Quatuor Arditti donne la quasi intégralité des quatuors à cordes (n° 1, 2, 3, 4 et 7) de Pascal Dusapin qu’ils ont créés et enregistrés chez Aeon : archets acérés, geste énergétique et avancée implacable du discours nous tiennent en haleine durant les trois concerts dont ils nous gratifient. Se détache de la série des sept quatuors écrits à ce jour, le n° 2, Time Zones (1989) en 24 mouvements, sans doute le chef d’œuvre du compositeur dont la maîtrise du flux et les diverses facettes de l’écriture microtonale galvanisent l’écoute. Proche du n° 2 et superbe lui-aussi, le n° 7, Open Zone (40 minutes) déroule 21 variations à partir du geste inaugural de l’altiste et « invente son voyage par petits chemins », nous dit le compositeur, selon le principe rhizomatique cher à Deleuze.

Les Arditti ont panaché leur programme d’œuvres de Wolfgang Rihm – un frère en composition pour Dusapin – dont on entend le très émouvant Grave- In memoriam Thomas Kakuska où s’expriment toute la subjectivité du créateur, sa pensée libre et son indépendance en matière d’écriture. Iannis Xenakis figure bien sûr à l’affiche, lui dont on fête le centenaire de la mort et qui fut pour le jeune Dusapin non pas le professeur mais le maître à penser. Radical autant qu’acide, ST/4, son premier quatuor, flamboie sous la frénésie des archets. Ikhoor, son trio, et Tetras (1983), son chef d’œuvre, participent de la même énergie, entre continu et discontinu, griffures sèches, glissandi vertigineux et constellations de pizzicati. Le quatuor de Samy Moussa (né en 1984) – le benjamin de ce festival et élève de Dusapin à la Hochschule de Munich – relève de la mouvance spectrale, dardant de belles couleurs au sein d’une écriture raffinée dont le déploiement coupe court un peu abruptement.

Il revient aux Béla de jouer le Quatuor n° 5 dont Dusapin nous lit, en guise de présentation – rappelons qu’il n’aborde jamais les ressorts de son écriture – les didascalies qui jalonnent la partition : ce sont des extraits du roman Mercier et Camier de Beckett qui infiltrent l’écriture et semblent sous-tendre une théâtralité dans laquelle nous embarquent les Béla avec la synergie et la précision impeccables de leurs archets. Est inscrit au même programme le quatuor et percussions augmentées (Claudio Bettinelli) d’Henry Fourès, Un bel éclair qui durerait, une pièce foisonnante et richement colorée où le compositeur intègre la dimension chorégraphique du geste grâce aux capteurs placés sur les mains du percussionniste.

Interprète fétiche de Dusapin dont elle avoue partager avec lui « une grosse mélancolie », la pianiste est aussi une fidèle du festival Messiaen depuis 2011. Dans l’église de La Salle-les-Alpes, elle donne les Sept Études pour piano, un corpus qu’elle aime jouer dans son intégralité pour en parcourir la dramaturgie et faire valoir le jeu des ramifications harmoniques créant des liens souterrains : entre le remous des pièces les plus virtuoses et la méditation tendue qui s’instaure dans les dernières, c’est à un grand voyage qu’elle nous convie, habitant chaque espace d’une écriture qu’elle fait vivre « entre les notes ».

Elle est au côté du baryton australien dans O Mensch !, un monologue avec piano qu’elle a créé en 2011 aux Bouffes du Nord avec Georg Nigl, commanditaire de l’œuvre et autre complice pour qui Dusapin a déjà écrit quatre opéras ! Le livret réunit 26 textes de Nietzsche qui empruntent à des sources différentes (dont le très beau « Chant de la nuit ») et constituent une sorte de voyage existentiel très profond et quasi autobiographique à l’instar de celui de Schubert dans sa Winterreise. Baryton léger usant plus d’une fois de sa voix de tête, diseur autant que chanteur, s’est emparé du rôle, donnant au texte une dimension théâtrale quasi expressionniste, avec coup de gueule et regard halluciné qui forcent l’admiration. Le piano très dépouillé, entendu parfois seul, participe du climat intérieur tendu voire désespéré, de ces noires profondeurs dont sonde la richesse, faisant ressortir les moindres variations de couleur d’une matière noyée dans son harmonie qui se fige.

Ils ont tous deux fréquenté la classe de Messiaen durant une année ; l’un, Pascal Dusapin, en 1978, avec le statut d’auditeur, déclarant, un rien provocateur, qu’il n’a rien appris chez Messiaen ! L’autre, , en 1966, profitant pleinement de la dernière année de la classe d’analyse du maître dont il se dit volontiers le disciple. C’est là le moindre des sujets qui opposent nos deux compositeurs, , chassant toute mélancolie et regardant vers la lumière, celle des micro-intervalles dont il fait le ferment de ses recherches, aimant à révéler et expliciter la technique de son langage musical. Il a accompagné le mouvement spectral – rencontrant Tristan Murail en 1971 à la Villa Médicis – et la naissance de l’ensemble L’Itinéraire qui fêtera l’année prochaine ses cinquante ans au Pays de la Meije !

Pour l’heure, ce sont trois pièces récentes d’Alain Louvier que jouent les membres de L’Itinéraire, musique où se conjuguent les ressorts de la spéculation – Alain Louvier a le goût des nombres – et le flux de l’imagination. On aura reconnu dans le titre Comme la Princesse Salomé est belle ce soir… pour hautbois et piano la première phrase chantée par Narraboth dans la Salomé de Strauss. Le hautboïste fait miroiter le bref motif emprunté à Strauss sous toutes ses facettes dans l’environnement harmonique somptueux du piano. Alain Louvier aime également jouer avec les citations. Elles sont pléthores et souvent fugitives dans Le Soleil s’est noyé dans son sang qui se fige, un quatuor avec flûte écrit en hommage à Debussy où s’imbriquent langage crypté et univers microtonal. Pour la même formation, il signe l’arrangement de six Préludes de Debussy dont nous entendons les trois premiers (extraits du Livre I), passionnante réécriture qui souligne le geste compositionnel et le fait vivre sous un autre habillage : une vraie gageure pour nos quatre interprètes qui nous font goûter ces alliages savoureux. Écrits pour la chanteuse dont le soprano nous enchante, les Quatre chants sacrés (à la Vierge Marie) consacrent la soirée par la fraîcheur de l’invention et la beauté des lignes inspirées du plain-chant alliant poésie, tendresse et fantaisie.

L’inouï reste à venir avec les deux concerts monographiques restituant l’intégrale du Clavecin non tempéré d’Alain Louvier qui aura marqué les esprits dans ce festival. L’œuvre théorique autant que visionnaire (1978-2022) qu’il vient présenter au public, réunit huit Livres dont les deux derniers, commandes du festival, sont donnés en création mondiale. Pour ce faire, quatre clavecins (aisés à désaccorder) dont une épinette et le virginal du compositeur, ont été hissés sur les hauteurs de La Grave, quatre claviers modifiant leur accord selon le tempérament adopté – mode imparfait, en quart, tiers, cinquième, sixième, septième de ton… – abordant systématiquement toutes les divisions jusqu’aux plus fines (1/14ème de ton !). La démarche évoque celle de Messiaen (les sept modes à transposition limitée) que Louvier poursuit dans l’univers microtonal, abordant dans son Livre 5 (et pilier de ses recherches) le mode heptaïque à sept sons égaux pour lequel il écrit, non sans humour, son « plaidoyer pour une gamme égalitaire »!

Magiciens du clavier qu’ils jouent parfois à quatre mains voire avec le nez (dans le Livre 3), et , secondés par leurs étudiants Jeanne Diebolt et Yu Matsuoka, rivalisent d’élan et de virtuosité pour donner à entendre ces espaces sonores aussi étranges que dépaysants à travers Préludes, Toccatas, Chaconne et Fugues anamorphosées (Livre 1 à 5). Les Livres 6 à 8 portent des titres, suite d’aphorismes très spirituels (Faunes et tritons, Vol de tritons, Chute pentagonale, Le décagone réunifié, etc..) où s’expriment la science du maître en même temps que l’invention et la séduction sonore d’un imaginaire hors norme.

Crédit photographique : © Festival Messiaen

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