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Festival Messiaen : les trente ans de la mort du maître

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La Grave ; Festival Messiaen (du 21 au 31 juillet). Olivier Messiaen (1908-1992) : Cinq Rechants pour chœur ; Chants de terre et de ciel pour soprano et piano ; Sept Haïkaï, esquisses japonaises pour piano et petit orchestre ; Vingt Regards sur l’Enfant Jésus pour piano (extraits) ; Petites Esquisses d’oiseaux pour piano ; La Colombe, Prélude n°1 ; Catalogue d’Oiseaux : L’Alouette Calandrelle, Le Courlis cendré. Pascal Dusapin (né en 1955) : Aria pour clarinette et orchestre ; Alain Louvier (né en 1945) : Sept Caractères d’après La Bruyère pour ensemble (n°3 et 4) ; La Dormeuse et les Oiseaux de nuit, pour piano. Œuvres de Schumann, Liszt, Mahler, Debussy, Sofia Goubaïdoulina, Pécou, Ducol, Lenot (CM). Chœur Spirito, direction, Nicole Corti ; Quatuor Béla ; Le Balcon, direction, Maxime Pascal ; Patrick Messina, clarinette ; Jean-François Heisser, piano ; Marie Viard violoncelle ; Orchestre national de Cannes, direction Tito Ceccherini ; Marie Vermeulin, piano.

Le festival Messiaen déploie cette année sur douze jours une programmation très diversifiée, avec ses deux têtes d’affiche Alain Louvier et Pascal Dusapin, un détour par les musiques du monde – l’Inde chère à Messiaen autour du joueur de bansûrî Rishab Prasanna – et les œuvres du maître de La Grave dont on célèbre les trente ans de la disparition.

D’une église à l’autre

Messiaen, Le Jeune et Dusapin sont à l’affiche du concert donné par le chœur lyonnais Spirito et sa cheffe dans l’église du Chazelet qui surplombe le village de La Grave. Le chœur a mis au programme les Cinq Rechants (1948) pour douze voix solistes de Messiaen, une œuvre qu’il tresse avec trois extraits du Printemps de Claude Le Jeune, musicien de la Renaissance à qui Messiaen rend hommage à travers son titre. On est sous le charme de ces voix agiles et flexibles chantant à cinq la poésie mesurée à l’antique de Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) dans la cantate de Le Jeune, quand Messiaen recherche davantage « l’orchestre vocal » pour sa glorification flamboyante de l’Amour. La langue y est le plus souvent inventée, répondant à des mobiles musicaux, et l’écriture rythmique complexe qui emprunte aux déci-tâlas hindous. Conviant les voix en solo, duo, quatuor ou en tutti, l’œuvre exigeante est vaillamment portée par des chanteurs dont c’est la première exécution en public.

L’écriture de Granum Sinapis (Grain de sénevé) de s’est étalée de 1992 à 1997. Dédiée à sa mère qui vient de mourir, l’œuvre prend des allures de requiem. Le texte en moyen-haut allemand de Maître Eckhart, théologien du Moyen Âge, inspire au compositeur une musique de trames à évolution lente où le flux modifie continûment ses couleurs et sa densité. Huit séquences se succèdent, entre profération du mot, ferveur incantatoire et temps long de la méditation s’abimant parfois dans le souffle (« deviens tel un enfant » n° 7). Sous le geste expressif de , l’engagement des chanteurs est total et l’émotion palpable au sein d’un auditoire conquis.

Comme , Bruno Ducol s’est pleinement nourri de l’enseignement de Messiaen, partageant avec le maître sa fascination pour la Grèce antique qui reste pour lui une source intarissable d’inspiration. Enregistré sous le label Klarthe et Coup de cœur 2021 de l’Académie Charles Cros, son Adonaïs ou l’air et les songes crée l’événement dans l’église de La Grave.

Entendu après le Quatuor à cordes en sol mineur de Debussy que les Béla défendent bec et ongles, Adonaïs est un pur chef d’œuvre interprété avec finesse et acuité par ses dédicataires, la soprano Laura Holm et le quatuor Béla qui en ont assuré la création en 2016. Dans sa présentation au public, Ducol revient sur le titre, Adonaïs, contraction, nous dit-il, d’Adonis, le jeune éphèbe de la mythologie, et d’Adonaï, mot hébreu présent dans la genèse pour dire l’Éternel. Le texte anglais en cinq « chants » s’inspire de la longue élégie de Percy B. Shelley sur la mort de John Keats, invoquant Nature et Divinités selon le rituel antique. Bruno Ducol tisse un continuum sonore entre la voix et les instruments à cordes pour modeler la sonorité à son désir et aller au plus près de l’expression d’un texte dont la voix des instrumentistes répercute parfois l’écho. Le lamento inaugural puise à la source monteverdienne tandis que la voix est quasi a cappella dans Lost Echo (II). Elle laisse apprécier la conduite éminemment souple de la ligne vocale dont Ducol aime styliser les allures, tels ce « trillo di gorgia » ou ce profil de chute en glissando qu’il affectionne tout particulièrement. La soprano Laura Holm donne une « lecture » aussi sensible qu’habitée du texte anglais, amenée à explorer toutes les capacités de son registre expressif avec un aplomb scénique qui saisit.

D’une vallée à l’autre

Les derniers concerts du festival sont délocalisés : dans la Salle du Dôme (Le Monêtier-les-Bains) d’abord, où le rendez-vous avec Le Balcon et son chef est désormais rituel. La soprano Jenny Daviet est au côté du pianiste Alphonse Cemin dans Chants de Terre et de Ciel d’, un cycle vocal de six mélodies écrit à Petichet, dans le prolongement des Poèmes pour mi, avec, cette fois, la présence de l’enfant Pascal surnommé « Pilule » qui est né dans l’intervalle. Balançant entre amour physique et divin, le texte, de la main du compositeur toujours, est ponctué là encore d’Alléluias amplement vocalisés. Le soprano rafraîchissant mais léger de Jenny Daviet, au maximum de ses possibilités, est un peu à la peine dans son registre médium grave, bien secondé cependant par le piano effusif d’Alphonse Cemin qui, très à l’écoute, instaure un bel équilibre avec sa partenaire.

Il n’y a pas de quarts de ton, prévient , dans les deux pièces extraites des Sept Caractères d’après La Bruyère jouées par Le Balcon, une œuvre de jeunesse qu’il termine à la Villa Médicis en 1972 pour l’ensemble Ars Nova de Marius Constant. Si la première (n°3), sur fond d’humour et de citations, est dédiée aux oiseaux (et à Messiaen), la deuxième, plus drôle encore, est dirigée mais muette : les musiciens masqués ont abandonné leur instrument, exécutant sur le devant de la scène, et avec quel sérieux, une fugue gestuelle (avec sujet et contre-sujet) à 14 parties réelles sous la battue de leur chef : proprement inouï !

aime l’aventure et les défis, comme s’attaquer au « Chant de la terre » (Das Lied von der Erde) de Gustav Mahler (1908-1909) dans la réduction d’Arnold Schönberg (revue et resserrée par Rainer Riehn) et braver tous les obstacles, notamment celui de l’acoustique peu flatteuse de la Salle du Dôme qu’une légère amplification aurait peut-être améliorée. L’entrée en scène du ténor Kévin Amiel est un rien chaotique dans le premier Lied, « La chanson à boire de la douleur de la Terre », partie redoutable pour le chanteur pris dans cet entre-deux du Lied (proximité du texte) et de la symphonie (puissance et projection du chant). Même si ses aigus manquent de contrôle, on le sent plus à l’aise et vaillant dans les mouvements III et V portés par un ensemble instrumental de haute volée dont les couleurs et la beauté des lignes opèrent. Alternant avec son partenaire, la voix longue et homogène de Léa Trommenschlager, soprano dramatique, convainc davantage dans les II et IV et nous tire des larmes dans le VI, Der Abschied (L’Adieu), une des plus belles pages du répertoire symphonico-lyrique, que Maxime Pascal conduit de main de maître, avec cette intériorité pénétrante et cette charge expressive qui font jaillir l’émotion.

Le festival renoue avec les concerts à la Collégiale de Briançon, redoutée elle aussi pour son acoustique des plus réverbérantes que le chef italien à la tête de l’ en grande forme, parvient à maîtriser au mieux. Deux œuvres concertantes sont au programme et trois solistes à l’affiche, la violoncelliste (et membre de l’orchestre) Marie Viard, le clarinettiste (première clarinette solo de l’OnF) et le pianiste . Dans Le livre des élégies VI – Des anges et des dieux de Jacques Lenot, donné en création mondiale, c’est le chant éperdu du violoncelle qui s’entend en soliste, planant au-dessus d’un orchestre qui ajoute ses couleurs et son halo sans en perturber la trajectoire inéluctable. Le geste libre de Marie Viard, dont la sonorité rayonnante embrase l’espace, fait merveille, rappelant le jeu de Jean-Guihen Queyras, l’un de ses maîtres.

est sur le devant de la scène dans Aria pour clarinette et orchestre (1991) de , figure de proue du festival Messiaen 2022. La clarinette ne fait pas que chanter dans cette pièce d’une grande intensité sonore, assumant les exigences d’une trajectoire accidentée dans une tension dynamique et expressive extrême dont l’interprète maintient le cap avec une énergie qui sidère.

Mozart, génie du rythme, et Debussy, maître du temps et de la couleur (dixit Messiaen) sont au programme, magnifiquement servis par que l’on retrouve en soliste, et avec le même bonheur, dans les Sept Haïkaï (1962) du Maître de La Grave. L’œuvre sous-titrée Esquisses japonaises pour piano et petit ensemble, écrite à la suite d’une tournée de concert en terre nippone, est dédiée, entre autres, à tous les oiseaux du Japon. Assez peu jouée (elle est redoutable !), elle intègre un ensemble de cordes (huit violons placés à cour) aux côtés des vents et de la percussion. Elle n’est pas sans rappeler les Oiseaux exotiques (1956), ménageant elle aussi de grandes plages solistes au piano où chantent avec éclat les oiseaux ; l’écriture rythmique y est complexe, combinant les rythmes grecs et les décî-tâlas de l’Inde. Tout y est foisonnant, très voire trop résonnant dans le chœur de la Collégiale, exceptée cette quatrième partie superbe, Gagaku (musique traditionnelle de cour), plus lente et quasi hiératique, où Messiaen remplace le hichiriki (hautbois japonais) par une trompette doublée par les deux hautbois et le cor anglais tandis que les cordes restituent le spectre harmonique du shō.

En Matheysine

Il était important pour Bruno Messina de clore son festival célébrant les trente ans de la mort du maître en Matheysine où a passé tous ses étés, dans cette maison au bord du lac de Laffrey devenue aujourd’hui résidence d’artiste. À 1 000 mètres d’altitude, les réjouissances, entièrement gratuites pour le public, se déroulent en deux temps, dans l’église de Saint-Théoffrey où la pianiste donne rien moins que deux récitals, puis sur la plage du lac de Petichet où d’autres surprises sont attendues.

Fidèle du festival et grande interprète de Messiaen, consacre un premier concert aux oiseaux-poètes, affichant les pièces de trois compositeurs d’aujourd’hui. D’Alain Louvier d’abord, mis à l’honneur de l’édition 2022, La Dormeuse et les oiseaux de nuit sonde la richesse de la résonance via les ressorts de la troisième pédale du piano. Le Rossignol en amour de Tristan Murail, aux couleurs harmoniques et courbes mélodiques généreuses, chante magnifiquement sous les doigts de la pianiste. La petite mésange de Sofia Goubaïdoulina est une miniature délicatement ciselée, tout comme La Colombe, premier des Huit préludes encore très debussystes de Messiaen. Du maître de Petichet, Marie Vermeulin joue avec une maîtrise confondante Les petites esquisses d’oiseaux et deux pièces du Catalogue d’Oiseaux dont elle lit la description faite par le compositeur : mystère, profondeur de la résonance et vitalité des aigus dans L’alouette calandrelle à laquelle elle donne un relief saisissant. Le Courlis cendré qui referme ce premier récital est une page admirable, sans doute la plus belle du « Catalogue », une musique quasi immersive par la puissance de son évocation et les sonorités d’une envergure insoupçonnée que l’interprète tire de son clavier…

Bien nommé « Sur les hauteurs », le second récital offre une palette de sonorités plus diversifiée encore sous les doigts de la pianiste, entre magie des couleurs – Estampes de Debussy, Sonata de Pécou – et virtuosité transcendantale (Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen ») de Franz Liszt : rien ne semble inquiéter Marie Vermeulin qui a souhaité terminer avec trois des Vingt Regards sur l’Enfant Jésus de Messiaen qu’elle joue avec une autorité du geste (Regard de l’Étoile n° 2) et une vitalité du timbre (Regard des Hauteurs n° 8) qui galvanisent notre écoute, achevant son récital dans l’élan jubilatoire et irrésistible du Regard de l’Esprit de joie n° 10.

En soirée, le public est invité à regagner les berges du Lac de Petichet où une scène a été dressée et une piste de danse aménagée pour le bal populaire dont la musique à danser – tango, mambo, break dance, sirtaki… – a été confiée à dix compositeurs : une idée d’Henry Fourès secondé par le duo Armand Angster (clarinette) et Françoise Kubler (chant) ainsi que l’orchestre Comité des Fêtes rejoint par Pierre Charial et son orgue de Barbarie. Ils animent la soirée et font danser le public jusqu’à minuit. Le feu d’artifice au mitan de la fête, tiré sur le lac, restera plus sûrement gravé dans les mémoires : le spectacle est somptueux, mélangeant en spirales colorées et en tournoiement d’arcs-en-ciel entremêlés, des bleus, des rouges, des orangés, des verts, des violets et des pourpres… Une idée de Bruno Messina en connivence avec l’artificier!

Crédit photographique : © Festival Messiaen

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La Grave ; Festival Messiaen (du 21 au 31 juillet). Olivier Messiaen (1908-1992) : Cinq Rechants pour chœur ; Chants de terre et de ciel pour soprano et piano ; Sept Haïkaï, esquisses japonaises pour piano et petit orchestre ; Vingt Regards sur l’Enfant Jésus pour piano (extraits) ; Petites Esquisses d’oiseaux pour piano ; La Colombe, Prélude n°1 ; Catalogue d’Oiseaux : L’Alouette Calandrelle, Le Courlis cendré. Pascal Dusapin (né en 1955) : Aria pour clarinette et orchestre ; Alain Louvier (né en 1945) : Sept Caractères d’après La Bruyère pour ensemble (n°3 et 4) ; La Dormeuse et les Oiseaux de nuit, pour piano. Œuvres de Schumann, Liszt, Mahler, Debussy, Sofia Goubaïdoulina, Pécou, Ducol, Lenot (CM). Chœur Spirito, direction, Nicole Corti ; Quatuor Béla ; Le Balcon, direction, Maxime Pascal ; Patrick Messina, clarinette ; Jean-François Heisser, piano ; Marie Viard violoncelle ; Orchestre national de Cannes, direction Tito Ceccherini ; Marie Vermeulin, piano.

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