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Gustavo Dudamel ouvre la saison avec Tosca à Bastille

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Paris. Opéra Bastille. 06-IX-2022. Giacomo Puccini (1858-1924) : Tosca, opéra en trois actes d’après Victorien Sardou (La Tosca). Mise en scène : Pierre Audi ; décors : Christof Hetzer ; Costumes : Robby Duiveman ; lumières : Jean Kalman ; dramaturgie : Klaus Bertisch. Avec : Saioa Hernández, Floria Tosca ; Joseph Calleja, Mario Cavaradossi ; Bryn Terfel, Scarpia ; Sava Vemić, Cesare Angelotti ; Renato Girolami, Il sagrestano ; Michael Colvin, Spoletta ; Philippe Rouillon, Sciarrone ; Christian Rodrigue Moungoungou, un carciere. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris et Maitrise des Hauts-de-Seine/chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris. Alexandro di Stefano, chef de chœurs. Gustavo Dudamel, direction musicale

Ouverture de saison de l’Opéra national de Paris, avec Tosca de dans la mise en scène bien connue de : une distribution impeccable et un maître des lieux, , inspiré de bout en bout.

C’est l’affluence dans les rangs du parterre comme dans les balcons, et on s’en réjouit. À l’orée de la rentrée culturelle parisienne, le célèbre mélodrame vériste dont la première représentation sous la signature de date de 2014, revient pour la quatrième fois à Bastille. Succès renouvelé pour cette production légitimé en particulier par la qualité du plateau vocal proposé ce soir.

Le rideau se lève sur l’intérieur de l’église, dont les murs obliques sont les branches d’une imposante croix effondrée au sol. Des rangs de prie-Dieu et des cierges allumés à jardin créent une ambiance de recueillement. Une immense toile recouvre deux branches de la croix à cour, représentant non point le fameux portrait, mais des corps dénudés et enchevêtrés de femmes alanguies. Comme si à la réalité de l’image religieuse, venait se substituer cette scène de luxure, cette vision profane au parfum de scandale : fruit de l’imagination de Tosca qui se croit trompée ou de celle du lubrique Scarpia ? Mais l’élément fort de cette mise en scène demeure cette croix géante, qui barre le ciel de son ombre et de son poids au-dessus du salon de Scarpia dans l’acte 2, et « plane tel un aigle immense » (note sur la mise en scène) dans l’acte 3. Cette croix omniprésente emblème de l’Église catholique et de son emprise, et symbole de souffrance et de rédemption lorsqu’elle se trouve en petit format entre les mains de Tosca priant, structure l’espace scénique de façon très efficace. Le décor de l’acte 2 montrant l’intérieur empire de l’appartement de Scarpia n’en est que plus saisissant : avec son mur incurvé d’un rouge intense, dépourvu de fenêtres, sa porte soigneusement gardée, il a toute l’apparence d’un piège, celui qui se refermera sur la malheureuse Tosca, qui pour s’enfuir n’aura d’autre solution que de recourir au crime. Il semble qu’on ait quitté Rome à l’acte 3 : point de cathédrale Saint-Pierre à l’horizon. La scène se situe dans ce qui paraît être un campement militaire dans un paysage dévasté (le terrain de la bataille ?). Un écran simule une brume nocturne qui se lève aux premières lueurs du jour (lumières superbement dosées de Jean Kalman). Dans cette nuit sans étoiles l’ombre d’un ange interroge…Les soldats baïonnettes au poing, immobiles, se détachent en ombres chinoises. Tosca croit alors encore au simulacre. Après l’exécution pour de vrai de Mario, elle ne se jette pas du haut de la plate-forme du Château-Saint-Ange, mais on le suppose, dans le Tibre : un grand voile bleu-nuit aux plis formant ondes tombe des cintres à l’avant-scène ; l’on voit alors Tosca passer de vie à trépas, sur fond de fracas orchestral, en se dirigeant dos au public vers une intense lumière blanche !

L’orchestre de l’Opéra de Paris resplendit ce soir. On est dès les premières secondes plongé dans le vif du sujet musical : entre tout de go et avec toute la fougue qu’on lui connait dans l’intense expressivité de cette musique, dans la luxuriance de son écriture, lui donnant une présence, une épaisseur et un lyrisme à la mesure de ce que le chant réclame, voix et orchestre magnifiquement assortis, intimement liés, unis dans les mêmes intentions, les mêmes élans, dans un seul et même flot musical du début à la fin de l’ouvrage. Dudamel fait de son orchestre un écrin luxueux pour les voix, particulièrement somptueuses et généreuses. 

Celle en premier lieu de qui incarne Tosca, ample, projetée, d’une grande richesse de timbres, est parfaite pour le rôle. La soprano dispose d’une palette vocale étendue, tant sur le plan de la tessiture que sur celui des nuances, se mouvant avec aisance des graves résonnants du fond de sa poitrine dans les passages de grande intensité dramatique, aux aigus puissants. Elle chante avec émotion et élégance son Vissi d’arte au deuxième acte, superbe dans ses pianissimi, touchante ici, dans la tristesse, comme dans la violence des affrontements avec Scarpia. Théâtralement elle se montre tout aussi crédible, en lionne traquée autant qu’en amante éplorée devant la dépouille de son Mario. 

Celui-ci se trouve bien campé par le ténor , à la voix charnue et au timbre lumineux. On oubliera quelques aigus hasardeux et un jeu scénique parfois figé au premier acte, pour saluer l’ensemble de sa prestation, formidable d’engagement musicalement. L’humeur joyeuse de ce Cavaradossi nous charme au début de l’acte 1, très convainquant dans sa détermination et son impulsivité à l’acte 2, et sa détresse nous émeut dans E lucevan le stelle (acte 3) aux inflexions finement conduites. 

impressionne dans la peau du Baron Scarpia, vêtu de pied en cape de cuir noir luisant lors de sa première apparition : il en impose par sa stature et la façon dont il module le timbre de sa voix puissante du medium au grave, du sombre au clair, très intelligible dans ses paroles. Son autorité inspire la crainte. Il donne à son personnage sa dimension démoniaque, sa perversité, sa cruauté, son machiavélisme, et se rend parfaitement haïssable dans ses harcèlements libidineux, et dans la douceur feinte de sa voix lorsqu’il tente la séduction. Tout Scarpia est là, jusque dans son jeu théâtral tout aussi expressif. 

Les seconds rôles sont d’égale valeur. A commencer par le Cesare Angelotti de , à la voix sombre et sonnante : il joue à merveille l’homme éprouvé par sa captivité en proie à l’inquiétude et aux aguets. est un sacristain drôle et attachant, qui ne verse pas dans la caricature. Philippe Rouillon et , respectivement en Sciarrone et Spoletta sont chacun dans leur genre les sbires de leur maître Scarpia, l’un asservi et sans état d’âme, l’autre tremblant de crainte. est un geôlier empathique, à la voix au timbre chaleureux et rond.

Enfin n’oublions pas les chœurs : on aura entendu à la fin de l’acte 1 un formidable Te Deum, éclairé par les scintillantes voix d’enfants de la Maitrise des Hauts-de-Seine, et du chœur de l’Opéra national de Paris. 

Crédits photographiques : © Opéra national de Paris / Vincent Pontet

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Paris. Opéra Bastille. 06-IX-2022. Giacomo Puccini (1858-1924) : Tosca, opéra en trois actes d’après Victorien Sardou (La Tosca). Mise en scène : Pierre Audi ; décors : Christof Hetzer ; Costumes : Robby Duiveman ; lumières : Jean Kalman ; dramaturgie : Klaus Bertisch. Avec : Saioa Hernández, Floria Tosca ; Joseph Calleja, Mario Cavaradossi ; Bryn Terfel, Scarpia ; Sava Vemić, Cesare Angelotti ; Renato Girolami, Il sagrestano ; Michael Colvin, Spoletta ; Philippe Rouillon, Sciarrone ; Christian Rodrigue Moungoungou, un carciere. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris et Maitrise des Hauts-de-Seine/chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris. Alexandro di Stefano, chef de chœurs. Gustavo Dudamel, direction musicale

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