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Harteros et Grigolo pour une ardente Tosca à l’opéra de Paris

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Paris. Opéra National de Paris – Opéra Bastille. 16-V-2019. Giacomo Puccini (1858-1924) : Tosca, Melodramma en trois actes, livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après la pièce de Victorien Sardou, créé au Teatro Costanzi à Rome le 14 janvier 1900. Mise en scène : Pierre Audi. Décors et costumes : Christof Hetzer, Robby Duiveman. Lumières : Jean Kalman. Avec Anja Harteros, Floria Tosca ; Vittorio Grigolo, Mario Cavaradossi ; Željko Lučić, Scarpia ; Sava Vemić, Cesare Angelotti ; Rodolphe Briand, Spoletta ; Igor Gnidii, Sciarrone ; Nicolas Cavallier, Il Sagrestano ; Christian Rodgrigue Moungoungou, Un carceriere. Maîtrise des Hauts-de-Seine – Choeur d’enfants de l’Opéra national de Paris, chef de choeur: José Luis Basso. Orchestre et Choeur de l’Opéra national de Paris, direction musicale : Dan Ettinger

top-leftUne énième reprise de la Tosca de n’avait pas de quoi faire déplacer les foules, sauf la promesse du duo déjà quasi légendaire Kaufmann/Harteros. Las, Jonas Kaufmann a déclaré forfait pour les trois premières représentations. Cependant, la confrontation au sommet de et fascine par leurs différences d’approche.

On ne reviendra pas sur la mise en scène de Pierre Audi déjà souvent chroniquée, et un peu injustement traitée à l’origine, si ce n’est pour en souligner l’efficacité et la lisibilité. Les très beaux décors et costumes de et Robby Duiveman accompagnées de quelques bonnes idées (omniprésence de la croix comme support ou menace planante, ombre de Tosca s’éloignant au final du II, etc), offrent des images suffisamment marquantes pour ne pas bouder son plaisir et contentent manifestement un public qui apprécie de pouvoir se ménager une pause de classicisme entre quelques Tcherniakov ou Warlikowski.

Pour servir cette soirée, soulignons d’abord l’extraordinaire investissement scénique des trois protagonistes principaux qui jouent et incarnent leur rôle à la perfection.

Avant une série de représentations à Londres, est donc appelé à la rescousse pour sauver la première. C’est un remplacement de luxe évidemment mais il y a fort à parier que le Cavaradossi de Jonas Kaufmann aurait été bien différent et que le duo avec aurait été autre, tant ces deux partenaires sont habitués l’un à l’autre avec une approche souvent très intellectuelle et musicalement raffinée de leurs rôles.

Comme un chien dans un jeu de quilles bien ordonnancé, Vittorio Grigolo bouscule tout, et il est passionnant de voir Anja Harteros répondre à cette fougue en accentuant le caractère quasi aristocratique de cette Tosca primesautière mais royale, aussi intègre dans sa jalousie primaire que dans sa foi ou son amour pour Mario. Il y a quelque chose de narcissique dans le jeu et le chant d’Anja Harteros qui donne à cette Tosca une théâtralité extrême qui laisse à penser qu’elle (sur)joue en permanence, même la souffrance et la faiblesse ; « Parla ! Guardami ! Son Tosca ! O Scarpia ! » (« parle-moi, regarde-moi, je suis Tosca, O Scarpia ! ») révèle-t-elle en assassinant le chef de la police pontificale. Toute l’interprétation d’Anja Harteros semble tendue vers cette phrase pour rappeler le statut et la dignité de la Tosca. Vocalement, après une petite période de chauffe (assez coutumière chez elle), la soprano fascine par l’élégance de son chant, par son phrasé ciselé, par l’homogénéité de sa voix aux superbes moirures. Tout ici est empli d’intelligence et de grâce jusque dans « Vissi d’arte » éblouissant d’intentions et d’une classieuse simplicité. Tosca est un rôle de diva pour une diva.

Face à elle, Vittorio Grigolo brûle tout et tout de suite. Il es là pour séduire. Il séduit. Avouons le plaisir coupable qu’il y a à simplement entendre ce chant solaire, jeune et puissant qui accélèrerait la fonte des glaciers. Les aigus sont insolents mais le chanteur ose aussi des nuances bien négociées, des demi-tons bienvenus et des piani techniquement irréprochables. Le « E Lucevan le stelle » soulève naturellement l’enthousiasme car tout ici semble facile et excessif dans cette interprétation très latine, sans doute à l’opposée de celle de Kaufmann. Le contraste avec l’élégance retenue d’Harteros est stupéfiant et ces deux interprétations qui n’étaient pas faites au départ pour fonctionner ensemble, s’éclairent mutuellement. La scène est une arène pour cet artiste qui semble vouloir tout donner et recevoir en retour, au risque d’agacer certains. Au moins, n’y-a-t-il pas de faux-semblants !

Vocalement, n’atteint pas les mêmes sommets que ses partenaires mais son Scarpia reste particulièrement bien croqué. Il faut le voir jouer, manipuler et traquer les failles du peintre et de sa diva avec une jouissance non dissimulée. La projection reste malheureusement plus faible et les couleurs un peu ternes, mais le chant est assuré et la voix bien conduite. Une belle incarnation.

Chœur et comprimarii sont au diapason mais on soulignera surtout le sacristain très haut de gamme de et l’Angelotti impressionnant de Sava Vemić.

L’orchestre de l’Opéra de Paris, superlatif, est magnifiquement dirigé par qui insiste sur les couleurs sombres de l’œuvre, sans oublier l’élégance des lignes, les couleurs, la valorisation des pupitres (très beaux vents) et une tension ménagée par des contrastes de tempi, une battue assez ample et une attention aux chanteurs constante. Bref, une première très réussie ; reste à savoir ce que donneront les autres distributions.

Crédits photographiques : © Svetlana Loboff

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Paris. Opéra National de Paris – Opéra Bastille. 16-V-2019. Giacomo Puccini (1858-1924) : Tosca, Melodramma en trois actes, livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après la pièce de Victorien Sardou, créé au Teatro Costanzi à Rome le 14 janvier 1900. Mise en scène : Pierre Audi. Décors et costumes : Christof Hetzer, Robby Duiveman. Lumières : Jean Kalman. Avec Anja Harteros, Floria Tosca ; Vittorio Grigolo, Mario Cavaradossi ; Željko Lučić, Scarpia ; Sava Vemić, Cesare Angelotti ; Rodolphe Briand, Spoletta ; Igor Gnidii, Sciarrone ; Nicolas Cavallier, Il Sagrestano ; Christian Rodgrigue Moungoungou, Un carceriere. Maîtrise des Hauts-de-Seine – Choeur d’enfants de l’Opéra national de Paris, chef de choeur: José Luis Basso. Orchestre et Choeur de l’Opéra national de Paris, direction musicale : Dan Ettinger

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