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Danse et parole à Lafayette Anticipations

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Lafayette anticipations, Paris. Dans le cadre du Festival d’Automne. Échelle Humaine
12-IX-22. Noé Soulier : Mouvement sur Mouvement. Concept et interprétation : Noé Soulier
 ; Bryana Fritz : Submission Submission. Chorégraphie, texte et interprétation : Bryana Fritz. Dramaturgie : Tom Engels
14-IX-22. Dorothée Munyaneza : a capella – performance chantée. Conception et interprétation : Dorothée Munyaneza
, Pol Pi : Schönheit ist Nebensache ou La Beauté s’avère accessoire. Danse et musique : Pol Pi, d’après une chorégraphie originale de Dore Hoyer, d’après une musique originale de Paul Hindemith. Transmission des danses : Martin Nachbar
, Body painting : Gwendalys Leriche.
16-IX-22. Yasmine Hugonnet : La Peau de l’Espace. Conception, chorégraphie et interprétation : Yasmine Hugonnet. Collaboration artistique : Michael Nick ; 
Assistante, Stéphanie Bayle

Le festival Échelle Humaine, qui s’inscrit depuis sa première édition en 2018 dans le cadre du Festival d’Automne, a proposé sur les différents niveaux de Lafayette Anticipations des performances et des solos liant intimement le mouvement et la voix, le geste et le discours.

: Mouvement sur mouvement

Le Festival d’Automne programme six fois . Un mini portrait qui permet de redécouvrir des œuvres anciennes du chorégraphe, désormais directeur du Cndc d’Angers, comme Mouvement sur mouvement créée en 2014 alors qu’il était jeune diplômé de P.A.R.T.S. C’est une pièce doublement savante, car elle juxtapose l’énonciation de textes théoriques sur le mouvement dansé et l’exécution d’une chorégraphie dont le pivot est le genou gauche du danseur. Prenant l’aspect d’une conférence dansée, alternant l’expression émaillée d’anecdotes à la première personne, la récitation explicite de textes de Simone Forti, la restitution d’un dialogue entre Yvonne Rainer et Trisha Brown ou la définition de l’arabesque ou de la « tâche 21 » bien connue des amateurs de post modern dance.

Le spectateur doit rester concentré, afin de ne pas être perturbé par la dissonance cognitive entre les mouvements exécutés par le danseur dans le cadre de la chorégraphie et les propos énoncés. La chorégraphie est elle-même répétée à plusieurs reprises, mais avec des illustrations différentes. Le chorégraphe y délivre des idées réjouissantes, comme celle de « se jardiner soi-même », qui évoque l’action menée pour transformer son corps dans le cadre de l’entraînement, qu’il compare au travail des jardiniers conduisant la croissance des topiaires dans les jardins à la française. À la fois d’une grande érudition et d’une extrême intelligence, cette pièce fondatrice de l’œuvre de Noé Soulier contient en germe ses futures pièces basées sur l’analyse méticuleuse de chaque mouvement et de sa mise en jeu. C’est aussi une performance physique et mentale. (DG)

: Submission Submission

Pour cette performance extraite d’un projet d’hagiographie de treize saintes médiévales., en a retenu quatre : Hildegarde de Bingen, Catherine de sienne, Jeanne d’Arc et Christine de Bolsena. s’intéresse à la manière dont elles s’expriment et agissent. Comme elle l’explique dans une courte adresse au public, ce sont des saintes nommées et testées dans un corps. Après une introduction générique où Bryana Fritz prend des postures de saintes ou d’héroïnes, résumé de l’imagerie hagiographique, elle consacre quatre portraits successifs à ses saintes chéries. Avec le support du numérique, projeté sur l’écran derrière elle, elle convoque la danse, ou la chanson, pour des récits iconoclastes et irrespectueux. Elle s’appuie sur les épisodes les plus gore de ces vies de saintes : la langue coupée de Christine de Bolsena, la succion de la plaie aux côtés de Jésus par Catherine de sienne. Bryana Fritz n’a peur d’aucune outrance, puisant dans le registre du trash, de l’horreur et du hard rock pour assouvir ses fantasmes de sainteté et ses visions sanctifié. Le rêve de Jeanne d’Arc est le prétexte à une fantaisie lesbienne, sur fond de film érotique des années 70. La mise à distance est minimale dans ce spectacle comportant des scènes très explicites a réserver à un public adulte et averti. (DG)

: a capella

exploite l’acoustique particulière de Lafayette Anticipations pour chanter a cappella des chants de sa propre composition. Sur la mezzanine ou cachée au regard des spectateurs, dans un long manteau argenté, elle s’approche de l’espace de jeu, le contourne, s’en approprie l’espace, intégrant les spectateurs dans sa scénographie dans ce qui devient une longue mélopée. Son obstination à éviter la scène et à ne donner avoir que des bribes d’elle-même en mouvement est une démarche étonnante. Elle nécessite une attention et une écoute différente, décentrée et moins contemplative, empêchant de profiter de la sculpturale silhouette de la danseuse. Le spectacle s’achève par une chanson en portugais, accompagné à l’alto par . (DG)


: La Beauté s’avère accessoire

Pol Pi entremêle les destins de et à travers la lecture de lettres et le choix de leurs œuvres symboliques. Il y mêle ses propres craintes face au régime autoritaire de Bolsonaro. Pol Pi, né en 1982 au Brésil propose ainsi une performance avec les cinq danses solos du cycle Affectos Humanos de et les cinq mouvements de la sonate pour alto solo de . Orgueil, vanité puis désir sont les trois premiers solos de que Pol Pi partage, après avoir joué deux mouvements de la sonate de Paul Hindemith. Pol Pi lit des extraits d’une lettre de Dore dénonçant la condamnation de son travail chorégraphique sur les sentiments humains par le parti est allemand, écrite à Dresde, le 28 mars 1948. Elle rappelle que son premier récital de danse, d’inspiration expressionniste, a été donné en mars 1933, année où Hitler prenait le pouvoir, et qu’elle en a senti les désagréments jusqu’en 1945. Elle affirme ainsi qu’elle était la dernière à porter la bannière de la « German dance » et exprime à travers un solo, la haine, le sentiment que cette période lui inspirait. De son côté, Paul Hindemith, porte le drapeau de la déchéance musicale en 1938 dans l’exposition nazie sur les arts dégénérés, « Entartete Kunst », quitte l’Allemagne pour la Suisse, puis les États-Unis, où il reste jusqu’à la fin de la guerre. Il partage avec Dore Hoyer le sentiment de peur et d’angoisse, mais aussi l’amour, que celle-ci déploie dans une cinquième danse, lente mais avec une grande expressivité. Un très beau projet alliant danse et musique. (DG)


: La Peau de l’Espace

a interprété, dans le cocon aménagé du second étage de Lafayette Anticipations, une pièce intime et sensible aux inspirations multiples et parfois décousues. Le public est placé en L et dessine deux côtés d’un rectangle dans lequel va évoluer durant quarante-cinq minutes tout au long d’une performance qui emprunte tout autant au cartoon qu’à l’expressionnisme, au discours scientifique, à l’expérience délicate du corps, à la recherche philosophique, à la performance kinésiologique jusqu’à la ventriloquie. Tout un éventail de concepts sont ici abordés. La chorégraphe entame dans une première partie une danse qui mêle son souffle, amplifié ici par un micro, et ses mouvements, à la manière de la recherche de Boris Charmatz dans son dernier solo, Somnole, l’année dernière à l’Église Saint-Eustache. Quel mouvement provoque le souffle ou quelle respiration le mouvement induit-il ? Qu’est ce qui se place entre ces manifestations pourtant en fusion ? Dès la première partie de « La Peau de l’Espace », la danseuse nous emmène dans l’expérience vivante de cette peau fine qui sépare, tout en créant un lien d’interaction, les éléments vitaux de nos vies biologiques et intelligibles.

La seconde partie de la performance de Yasmine Hugonnet propose au spectateur d’assister à une danse au ralenti, guidée par un discours dont on peine à tirer un développement, une cohérence dramaturgique. Si le souffle manifestait avec force son impact sur le corps, ici la voix se fait monocorde et le corps ne semble plus guidé que par l’aura construite des références positivistes convoquées pour assoir un cheminement déconcertant. Certains metteurs en scène, dans le monde du théâtre, ont tenté, avec plus ou moins de succès, l’expérience du corps à la lumière des sciences, Claude Régy et Gildas Milin en tête.

De ces deux parties, sifflées et racontées, calmes et mouvementées, on ressort néanmoins convaincus que Yasmine Hugonnet a réussi le pari du sensible, de l’attention portée au toucher, à ces espaces invisibles qui lient nos existences et leurs intimités. Portée par son expérience de la scène et par un bagage inspirant, la chorégraphe nous embarque dans l’expérience du mouvement et de sa fragilité. (JC)

Crédits photographiques : © Noé Soulier, Latitudes Prod, Anne-Laure Lechat

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Lafayette anticipations, Paris. Dans le cadre du Festival d’Automne. Échelle Humaine
12-IX-22. Noé Soulier : Mouvement sur Mouvement. Concept et interprétation : Noé Soulier
 ; Bryana Fritz : Submission Submission. Chorégraphie, texte et interprétation : Bryana Fritz. Dramaturgie : Tom Engels
14-IX-22. Dorothée Munyaneza : a capella – performance chantée. Conception et interprétation : Dorothée Munyaneza
, Pol Pi : Schönheit ist Nebensache ou La Beauté s’avère accessoire. Danse et musique : Pol Pi, d’après une chorégraphie originale de Dore Hoyer, d’après une musique originale de Paul Hindemith. Transmission des danses : Martin Nachbar
, Body painting : Gwendalys Leriche.
16-IX-22. Yasmine Hugonnet : La Peau de l’Espace. Conception, chorégraphie et interprétation : Yasmine Hugonnet. Collaboration artistique : Michael Nick ; 
Assistante, Stéphanie Bayle

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