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Rusalka, entre nature candide et âpre technologie

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 9-X-2022. Antonín Dvořák (1841-1904) : Rusalka, conte lyrique en trois actes sur un livret de Jaroslav Kvapil. Mise en scène, décors, costumes, chorégraphies et lumières : Stefano Poda. Avec : Anita Hartig, Rusalka ; Piotr Buszewski, Le Prince ; Aleksei Isaev, L’Ondin ; Béatrice Uria-Monzon, La Princesse étrangère ; Claire Barnett-Jones, Ježibaba ; Valentina Fedeneva, Première Nymphe ; Louise Foor, Deuxième Nymphe, Svetlana Lifar, Troisième Nymphe ; Fabrice Alibert, le Garde forestier / Le Chasseur ; Séraphine Cotrez, le Marmiton. Jorge Calderon Arias, Maud Boissière, Juliette César, Arthur Delorme, Xavier-Gabriel Gocel, Elise Griffon, Izaskun Insausti Lorente, Marine Jardin, Antoine Lecouteux, Grégoire Lugué-Thébaud, Steven Nacolis, Léa Pérat, Florian Perez, Marion Pincemaille, Sophie Planté, Cyril Vera-Coussieu. Chœur de l’Opéra national du Capitole (chef de chœur : Gabriel Bourgoin). Orchestre national du Capitole, direction : Frank Beermann

Quelle chance pour les mélomanes toulousains que de pouvoir profiter d’un spectacle d’une aussi grande qualité avec cette entrée au répertoire de Rusalka 


« Les paroles sonnaient comme des formules magiques » selon le metteur en scène en entendant pour la première fois l’œuvre en tchèque d’. Son univers inscrit dans l’art total (l’artiste a pris en charge, comme à son habitude, l’ensemble du travail de la mise en scène, des décors, des costumes, des chorégraphies et des lumières) fusionne pleinement avec l’onirisme de ce conte lyrique, ne cherchant en aucune manière à ce que le spectateur s’identifie à ce qu’il voit sur scène. La stylisation permanente des tableaux, et particulièrement la gestuelle des danseurs et des acteurs, en fait un théâtre visuel superbe, rendu impressionnant par ce bassin dimensionné à la totalité du plateau où les nymphes et le maître des eaux apparaissent des fonds marins. La force de cet esthétisme est aussi la lisibilité narrative qu’elle renvoie : la lumière vaporeuse du monde de la sirène s’oppose à la lumière hyper contrôlée des circuits électriques d’un monde numérique. Là encore, la mise en scène est particulièrement détaillée, les mouvements des créatures marines mêlés aux mouvements des eaux qu’elles génèrent, se confrontent aux talons aiguilles autoritaires et aux gants rouges en fer, complétés par la violence des gestes et les hurlements silencieux des humains.

Dans la même veine, ici, les personnages sont des symboles évoluant dans des tableaux allégoriques que Stefano Poda sublime par un regard pertinent et précis. À l’inverse de ce qu’affirme Anita Hartig en évoquant cette prise de rôle dans la revue du Théâtre, les protagonistes de cette histoire ne montrent pas d’évolution, de profondeur ou de facettes. Il est d’ailleurs amusant de lire les approches opposées entre la chanteuse et le metteur en scène dans ces deux entretiens retranscrits par Dorian Astor.

Les intonations de la langue tchèque résonnent de nouveau dans le Théâtre du Capitole, et enthousiasment encore ce soir, particulièrement dans la bouche d’Aleskei Isaev qui impose un charisme royal tout autant qu’une douleur touchante. La profondeur de timbre du baryton-basse, les reliefs ténébreux des mots qu’il insuffle, et la performance physique imposée par la mise en scène impressionnent. Le chanteur est en effet le seul à constamment nager dans une eau profonde, parfois même mettant la tête la première dans l’eau, sauf dans son air déchirant de l’acte II où le désarroi du père se matérialise en rampant sur le miroir d’eau. La mise en bouche des trois nymphes incarnées par les sopranos , , et est une pure merveille tant les voix se complètent dans une fusion et une pureté admirables.

On aurait aimé en dire autant de la détentrice du rôle-titre qui avait brillé dans ce même théâtre dans la peau de Violetta. Le timbre d’Anita Hartig paraît bien acide avec un mordant peu approprié, et le lyrisme du chant est un peu trop ténu pour cette jeune sirène innocente et fragile. Mais la soprano détient des talents théâtraux qui font oublier cette déception, tant la chanteuse est inspirée par le désarroi de cette amoureuse éconduite. À ses côtés, dépeint un prince flamboyant et idéalement séducteur tant la projection est marquée et les aigus brillants.


Dans les seconds rôles, difficile de reprocher le manque d’opulence des graves de qui a assuré le remplacement de Janina Baechle à la dernière minute, même si son costume de sorcière l’aide à assoir une belle autorité. (Le Garde Forestier) et (Le Marmiton) assurent un duo complémentaire au milieu de leurs bouteilles en plastique, alors que la performance de reste très limitée sous les traits de la Princesse étrangère.

Dans la fosse, sous la baguette de Frank Beermann, c’est du grand spectacle qu’offre l’ aux auditeurs. La poésie post romantique de Dvořák se déploie avec une puissance et un sens dramatique qui font merveille. On se délecte sans mesure des saveurs symphoniques du maître tant la direction y prête une attention constante. Le risque aurait été que cette vague instrumentale déferle sur un plateau victime de sa flamboyance : là encore, Frank Beermann maîtrise tous les codes pour que la distribution vocale soit soutenue plutôt que noyée par tant d’éloquence.

Crédits photographiques : © Mirco Magliocca

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 9-X-2022. Antonín Dvořák (1841-1904) : Rusalka, conte lyrique en trois actes sur un livret de Jaroslav Kvapil. Mise en scène, décors, costumes, chorégraphies et lumières : Stefano Poda. Avec : Anita Hartig, Rusalka ; Piotr Buszewski, Le Prince ; Aleksei Isaev, L’Ondin ; Béatrice Uria-Monzon, La Princesse étrangère ; Claire Barnett-Jones, Ježibaba ; Valentina Fedeneva, Première Nymphe ; Louise Foor, Deuxième Nymphe, Svetlana Lifar, Troisième Nymphe ; Fabrice Alibert, le Garde forestier / Le Chasseur ; Séraphine Cotrez, le Marmiton. Jorge Calderon Arias, Maud Boissière, Juliette César, Arthur Delorme, Xavier-Gabriel Gocel, Elise Griffon, Izaskun Insausti Lorente, Marine Jardin, Antoine Lecouteux, Grégoire Lugué-Thébaud, Steven Nacolis, Léa Pérat, Florian Perez, Marion Pincemaille, Sophie Planté, Cyril Vera-Coussieu. Chœur de l’Opéra national du Capitole (chef de chœur : Gabriel Bourgoin). Orchestre national du Capitole, direction : Frank Beermann

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