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Matthias Goerne et Leif Ove Andsnes réunis pour un bouleversant Voyage d’hiver

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Paris. Philharmonie. Grande salle Pierre Boulez. 12-X-2022. Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise (Voyage d’hiver) D.911, cycle de 24 lieder sur des poèmes de Wilhem Müller. Matthias Goerne, baryton. Leif Ove Andsnes, piano

Hier associé à Danii Trifonov dans Schumann et Brahms, revient aujourd’hui à la Philharmonie de Paris dans le cadre d’un vaste cycle Schubert, avec un bouleversant Voyage d’hiver accompagné au piano par .


Il est de ces œuvres qu’on porte en soi et dont il semble impossible de se défaire, le Winterreise est sans doute de celles-là, aussi le baryton allemand, comme son Maitre Fischer-Diskau avant lui, remet-il une fois encore sur le métier ce cycle schubertien déjà maintes fois donné, sur scène comme au disque, en compagnie des plus grands pianistes (Graham Johnson, Christoph Eschenbach, Alfred Brendel ou encore Markus Hinterhäuser ou ce soir). Composé en 1827, dans une période de doute et de santé chancelante, le Voyage d’hiver comprend vingt-quatre lieder composés sur des poèmes de Wilhem Müller (1824) dans lesquels le compositeur retrouve l’écho de ses souffrances intérieures ; un cycle suspendu entre amour perdu et renoncement où Schubert déploie une succession d’images et de symboles comme autant de jalons d’une tragique agonie sans issue autre que la mort. Bien que constituant un véritable cycle, le Voyage d’hiver fut composé en deux temps correspondant à la publication des deux cahiers de poèmes de Müller, les douze premiers poèmes sont plus volontiers portés par la métaphore amoureuse, alors que les douze suivants apparaissent plus profonds, plus métaphysiques et abstraits s’appuyant sur une musique plus décantée et plus statique.

Ce Voyage d’Hiver est celui d’un jeune amoureux transi, dans tous les sens du terme : il vient de découvrir que la femme qu’il voulait épouser ne lui a pas été fidèle, alors il prend la route, seul, en hiver, ses larmes gèlent, il pense à la mort tout le temps, passe devant un ruisseau gelé, un corbeau le suit, il tombe sur un cimetière au lieu d’une auberge avant qu’un ambivalent joueur de vielle ne marque la fin du voyage…

D’aucuns ont pu parfois reprocher aux interprétations de leur excessive théâtralité nuisant à la nécessaire intimité liée au genre. Le baryton confirme, hélas ce soir, cette opinion réservée en nous livrant une lecture souvent plus proche de l’opéra que du lied, notamment dans la première partie…Certes il serait injuste de ne pas reconnaitre la valeur incontestable et superlative du chant : puissance, diction irréprochable, prosodie millimétrée, ambitus étendu (avec des aigus filés parfois détimbrés) et ductilité confondante de la ligne ; en revanche, c’est bien au niveau de l’interprétation que le bât blesse, celle-ci paraissant souvent trop extravertie par la théâtralisation excessive du discours, l’accentuation du phrasé et la répétition de contrastes trop marqués entre le forte et le pianissimo qui finissent par induire une lassitude progressive et élimer l’émotion…

Gute Nacht ouvre la première partie du cycle dans la sobriété sur un rythme de marche où le piano de Leif Ove Andsnes, assez réservé et lancinant, laisse la primeur à la voix ; Die Wetterfahne (la girouette) voit le chant s’animer avec de beaux effets qui simulent le vent ; Der Lindenbaum (le tilleul), arbre de l’amour, affirme son romantisme et son lyrisme exacerbés autour du thème de l’errance et de la Nature apaisante, tandis que Rückblick (regard en arrière) et Frühlingstraum (rêve de printemps) font la part belle à un piano plus véhément et complice, parfait compagnon de route. Beaucoup plus convaincante, plus intériorisée, nimbée de lumineuses et envoutantes ténèbres, la seconde partie retrouve un Matthias Goerne totalement investi par la douleur, bouleversant par son chant halluciné avec un legato plus marqué qui atteindra son sommet dans Das Wirsthaus (l’auberge) transformée en cimetière ; dès lors la fin du voyage est proche, jalonnée de lugubres symboles comme Die Krähe (la corneille), Die Post (la poste) avec ses lointains échos de cor, ou le trompeur Der Wegweiser (le poteau indicateur) qui acte définitivement le renoncement ; un dernier sursaut pré agonique Mut (courage) et les magnifiques Die Nebensonnen (Parhélies) signent le début de la chute vers la folie avant que Der Leidermann (le joueur de vielle) ne marque la fin du voyage (ou le début d’un autre…) dans un émouvant apaisement où la musique elle-même s’éteint…Sublime !

Crédit photographique : © Marti Artalejo ; © Alexandre Wallon

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Paris. Philharmonie. Grande salle Pierre Boulez. 12-X-2022. Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise (Voyage d’hiver) D.911, cycle de 24 lieder sur des poèmes de Wilhem Müller. Matthias Goerne, baryton. Leif Ove Andsnes, piano

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