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Les anges de tristesse de Giya Kancheli

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Trois ans après sa disparition le 2 octobre 2019, l’œuvre spirituelle de conforte sa position internationale et reçoit d’un public sans cesse grandissant une attention soutenue. Les Anges de tristesse (Angels of Sorrow) offrent un regard passionnant sur le compositeur géorgien et une voie idéale sur son catalogue d’une richesse inouïe.

Il travaille dans sa Géorgie natale jusqu’en 1991, date à laquelle les douloureux événements politiques et sociaux qui secouent le petit pays caucasien le conduisent à trouver refuge en Allemagne puis en Belgique. Il est alors âgé de 56 ans et bénéficie d’une ample renommée dans la sphère soviétique comme compositeur de musique destinée au théâtre et au cinéma, mais également dans le cadre d’une musique savante singulière qui reçoit un accueil de plus en plus intense et large. Il consacre une partie de son temps à l’enseignement dans sa ville natale de Tbilissi. Son installation en Europe occidentale (Berlin puis Anvers) favorise sa percée internationale et en peu de temps, ses œuvres passionnent d’excellents interprètes, phalanges orchestrales et chefs de grande renommée. L’industrie phonographique enregistre nombre de ses compositions et contribue également à intensifier sa renommée sur tous les continents.

L’attention soutenue que prête le compositeur au monde qui l’entoure ne faiblira jamais. Aussi souvent que possible, il s’exprimera sans langue de bois pour dénoncer les injustices flagrantes d’un monde profondément égoïste et inique. Avec un talent indéniable, il aura infiltré ses partitions de sa haute spiritualité. Ami d’Arvo Pärt, Valentin Silvestrov, Mstislav Rostropovitch, les lumières de la gloire ne modifient pas sa simplicité, ses pensées généreuses et ses choix créateurs.

Genèse et création d’un chef-d’œuvre

compose ses Anges de tristesse en 2013, à l’âge de 78 ans. Sa musique requiert un violon, un violoncelle, un chœur d’enfants et un orchestre de chambre comprenant des percussions (grosse caisse, vibraphone), guitare basse, piano et cordes. Le texte est écrit par le compositeur lui-même, en géorgien, anglais, russe et dans un langage inventé. L’œuvre est dédiée à Mikhaïl Khodorkovski, homme politique et homme d’affaires russe, emprisonné puis gracié par Vladimir Poutine, à l’occasion de son 50e anniversaire, et est créée lors du 20e anniversaire de l’Académie Kronberg (Berlin). La dédicace s’avère en fait beaucoup plus large puisque Kancheli la dédie à toutes les victimes de violence et de despotisme. Manifestement, se présente ainsi une nouvelle occasion pour Kancheli d’exprimer son opposition franche à la politique de Vladimir Poutine.

Les Anges de tristesse sont présentés en création le 5 octobre 2013 en l’église Saint-Jean. Les musiciens présents sont au violon, Giedré Dirnauskaite au violoncelle, le , le Mädcehkor Shchedryk de Kiev, tous placés sous la baguette du chef Roman Kofman. Deux jours plus tard, le 7 octobre, les mêmes musiciens en donnent une deuxième exécution dans la salle de musique de chambre de la Philharmonie de Berlin dans le cadre du « Concerto pour les Droits humains en Russie. » La première présentation des Anges de tristesse à Tbilissi, à l’Opéra de la ville, se déroulera le 22 février 2016 avec , Giedre Dirvanauskaite (violoncelle), l’Orchestre symphonique de Géorgie, le Chœur de la ville de Gori et le chef géorgien, grand soutien du compositeur, .

« Mes Angels of Sorrow ont des ailes, plus précisément ils ont toujours eu des ailes et en auront toujours », assène le compositeur qui précise : « Contrairement à mon souhait, les événements qui surviennent dans ce monde, de manière subconsciente, influencent le processus créatif. Je ne peux pas rester indifférent aux manifestations permanente de nature impitoyable et violente, ce qui est peut-être la raison pour laquelle la tristesse et le chagrin dominent dans ma musique. Avec mes capacités, j’ai essayé d’utiliser les voix innocentes des enfants et les plus simples structures mélodiques pour exprimer mon attitude envers la puissance de l’esprit – la force inflexible de l’esprit qui s’élève au-dessus d’un régime immoral. »

Structure et description de l’œuvre

Les Anges de tristesse, durent une vingtaine de minutes et délivrent une musique d’une beauté à couper le souffle. Introspective, pacifique, méditative, elle fait s’interpénétrer la douleur et la grâce. L’innocence chantée par le chœur d’enfants élève l’auditeur vers des hauteurs spirituelles trop peu fréquentées.

Sur un fond sonore assuré par le chœur de jeunes filles et les notes douces et délicates du vibraphone se dégage une sorte de douleur céleste. Apparaît ensuite le violoncelle solo rejoint par l’ensemble des cordes et le vibraphone. Le flux établit un état stationnaire auquel s’invite le violon solo escorté par le vibraphone et quelques notes brèves venant du piano. La discussion entre les deux solistes bâtit des mesures magnifiques, surtout lorsque se joignent le vibraphone et le chœur. Cette séquence capitale se répète, toujours planante, d’un lyrisme déchirant. Puis avec la note sèche et percussive du piano, le discours perd discrètement en fluidité sans s’éloigner de la spiritualité initiale. Violon et violoncelle solos mènent la danse tandis que les autres protagonistes décorent leur conversation. Le temps suspendu se prolonge, onirique et pacifié. Un bref sommet d’intensité modérée et contrôlée se manifeste à 6’50. Le déroulement poursuit sa marche avec quelques variations qui ne dénaturent en rien le climat songeur dominant. Un deuxième passage plus actif se fait entendre à 10’30, mélange délicat de sonorités différentes scandées par le piano percussif dont l’acmé se trouve à 11’50. Bientôt le chœur, toujours encadré par les autres instruments, rétablit l’état d’apesanteur majoritaire. Une brève agitation s’entend à 13’40 ; elle recrute un tambour, les cordes et le piano avec leurs notes saccadées. On la retrouvera plus loin. Une soprano chante seule sans rien imposer de durable. A partir de 15’44, l’ensemble orchestral et le chœur tentent une certaine turbulence avant de faire place au violoncelle seul auquel succède le violon. Ils sont rattrapés par le chœur imperturbable de sérénité. Un passage presque dissonant s’estompe sans tarder devant les notes longues du violoncelle entrecoupées des notes brèves du violon, le tout avec un arrière-plan confié aux cordes et aux voix. De part en part, dans ses Anges de tristesse, le compositeur impose sa volonté de les laisser s’exprimer sans subir de perturbations notables. A 21’, une activité momentanée prélude à une longue ascension supraterrestre marquée par un doux et émouvant décrescendo des instrumentistes… La pièce s’achève dans un silence presque total tandis que le violoniste égrène quelques notes mourantes, à peine audibles, d’après la version dirigée par Nikoloz Memanishvili-Racheli lors de la création.

Vidéographie

A ce jour, Les Anges de tristesse n’ont pas été enregistrés au disque. Il existe par contre deux captures vidéographiques de qualité très acceptable permettant d’aborder cette œuvre intime, authentique et émouvante.

Une très belle interprétation est disponible sur YouTube avec Gidon Kremer (violon), Giedre Dirvanauskite (violoncelle), Roman Kofman, chœur d’enfants de Shchedryk, direction . Durée : 23’. Vidéo postée le 24 janvier 2014.

Une autre, également sur cette plateforme, est réalisée lors du Festival de Vilnius, le 15 juin 2020. L’Orchestre de chambre de Lituanie et Jauna Musica (Chœur municipal de Vilnius) sont placés sous la direction d’Adrita Čepaité. Avec Dalia Kuznecovaité (violon) et Elena Daunyté (violoncelle). Durée : 25’14.

Source

Sikorski, World Premiere of « Angels of Sorrow » by Giya Kancheli in Kronberg, 2013

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