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Lahav Shani sans fausses notes face à l’Orchestre de Paris

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 14-XII-2022. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n° 2 en si bémol majeur op. 19 ; Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n° 5 en mi mineur op. 64. Kirill Gersein, piano. Orchestre de Paris, direction : Lahav Shani

fait partie de cette escouade de jeunes chefs surdoués dont notre époque est friande. Il confirme ce soir le bienfondé de son irrésistible ascension par une interprétation très convaincante d’un programme associant la Symphonie n° 5 de Tchaïkovski et le Concerto pour piano n° 2 de Beethoven avec Kirill Gerstein en soliste.

A l’instar d’autres jeunes étoiles de la direction (Klaus Mäkelä, Santtu-Matias Rouvali ou encore plus récemment Tarmo Peltokovski, pour n’en citer que quelques-uns…) poursuit une éclatante carrière (de pianiste et de chef d’orchestre) depuis sa victoire au Concours de direction d’orchestre Gustav Mahler en 2013. Actuellement directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam succédant à Yannick Nézet-Seguin ainsi que de l’Orchestre Philharmonique d’Israël relayant Zubin Mehta, il fit des débuts marquants avec le Philharmonique de Vienne en 2015 en remplaçant Franz Welser-Möst et en 2022 face aux Berliner Philharmoniker pour le concert du Nouvel an en remplacement de Kirill Petrenko à Berlin…

Si la carte de visite est éloquente, la direction musicale ne l’est pas moins par sa gestique précise, souple, limpide, d’une parfaite lisibilité, sobre et sans effets de manche qui fait chanter l’orchestre avec une rare justesse de ton, donnant jour à une interprétation très colorée et d’une grande expressivité, qu’il s’agisse d’accompagner Kirill Gerstein dans le très mozartien et juvénile Concerto pour piano n° 2 de Beethoven (1795) ou de conduire brillamment l’orchestre au travers des méandres du Destin dans la douloureuse Symphonie n° 5 de Tchaïkovski (1888).

Beethoven ouvre la soirée. Kirill Gerstein remplaçant Martha Argerich souffrante. Après une longue introduction orchestrale très lyrique et cantabile, l’entrée du soliste déploie d’emblée un jeu plein d’allant où la délicatesse le dispute à la fluidité, empreint d’un lyrisme intense et teinté de langueur méditative, jusqu’au développement de la cadence toute beethovénienne par son mélange de virtuosité, de puissance et de douceur. L’Andante s’annonce, quant à lui, par les sonorités graves du cor et du basson avant que Kirill Gerstein ne développe une belle cantilène très intériorisée, chargée d’une prégnante mélancolie, sous-tendue par de belles nuances dynamiques, comme cette coda portée par quelques accords pianissimo des cordes, d’une lenteur envoutante, sur laquelle émergent les notes égrenées du soliste…Le Rondo, enlevé, virtuose, tout inspiré de rythmes de danses populaires clôt cette belle interprétation dans un climat jubilatoire avec beaucoup d’allégresse, laissant à mesurer l’immensité du travail de composition qui conduira Beethoven quelques années plus tard au célèbre « Empereur »… Dans un clin d’œil à la suite du programme, Kirill Gerstein cède une partie de son siège à Lahav Shani pour donner en bis une lecture à quatre mains d’un extrait de Casse-Noisette.

Deuxième volet de la trilogie du fatum, la Symphonie n° 5 de Tchaïkovski occupe à elle seule toute la seconde partie. Là encore Lahav Shani se révèle très convaincant face à une phalange parisienne d’une magnifique plasticité. Loin des lectures russes (celle de Mravinski ou de Gergiev par exemple) âpres, chargées d’urgence et taillées à la serpe, Lahav Shani nous offre, a contrario, une lecture plus « occidentalisée » qui parvient à réaliser la délicate alchimie entre lyrisme et dramatisme, entre Apollon et Dionysos. Le premier mouvement clame dès l’entame le thème cyclique du Destin aux cordes graves et à la clarinette (Philippe Berrod) sur un tempo très lent d’une extrême gravité renforcée par le basson de Gorgio Mandolesi, avant que le phrasé ne s’anime dans une vivacité fiévreuse, recrutant tous les pupitres sur une alternance de tension (timbales et fanfares de cuivres) et de détente (lyrisme des cordes) exaltée par force contrastes et nuances, consolidée par une formidable énergie et une belle ampleur sonore. L’Andante recueilli est conçu initialement comme un vaste lamento où dialoguent les cordes graves, le hautbois, la clarinette, sur lequel se greffe la superbe mélodie du cor solo, noble et pathétique, avant que le climat ne s’assombrisse de nouveau avec le retour, plein d’effroi, du thème du Destin clamé par les trompettes puis par les trombones. L’Allegro moderato suivant nous invite à la danse dans une insouciante valse charmante d’une élégante transparence, avant la réapparition du sinistre thème dans le Finale dont on apprécie la solennité grandiose et imposante, la clarté des plans sonores (contrechants de cor) et la dynamique pleine d’allant sans apporter toutefois de réponse définitive entre victoire du Destin ou triomphe de la Foi…

Plus qu’une découverte, voici un concert qui apporte une éclatante confirmation du talent de Lahav Shani !

Crédit photographique : Lahav Shani ©Marco Borggreve

 

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