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Le Molière imaginaire d’Olivier Py : La Mort en ce théâtre

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Le Molière imaginaire. Un film d’Olivier Py. Scénario : Olivier Py, Bertrand de Roffignac. Avec : Laurent Lafitte de La Comédie-Française, Stacy Martin, Bertrand de Roffignac, Jean-Damien Barbin, Emilien Diard-Detœuf, Gray Orsatelli, Céline Chéenne, Eva Rami, Pierre-André Weitz, Jeanne Balibar, Judith Magre, Dominique Frot, Catherine Lachens. Musique : Marc-Antoine Charpentier (1643-1704). Olivier Messiaen (1908-1992). Distribution : Memento Distribution. Sortie le 14 février 2024. Scope 2/35. Durée : 94:00

 
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Aux quatre heures d'horloge du d'Ariane Mnouchkine, rajoute un codicille d'une heure trente. Son imaginaire, somme de théâtre vécu, est aussi un fascinant geste de cinéma.

« Les gens de théâtre voient leur œuvre disparaître tous les soirs. C'est très amusant quand on est jeune mais lorsque l'on vieillit on se rend compte que l'on ne laissera rien… Alors que le cinéaste laisse une trace à la postérité. » Acteur, chanteur, metteur en scène, ex-directeur du Festival d'Avignon, sait de quoi il parle en évoquant « cette souffrance chez les gens de théâtre ». Et, l'on imagine, également Patrice Chéreau, qui n'avait pas attendu les prémisses du soir de sa vie pour apprivoiser, non sans douleur, le cinéma : le grand homme de théâtre et d'opéra qu'il fut aussi présentait encore son troisième film, L'Homme blessé, comme son premier… Un quart de siècle sépare le premier film d' (le téléfilm Les Yeux fermés, 2000) de son second : quelques outrances mises à part qui ne feront écran qu'aux yeux des allergiques au style d'un des plus grands metteurs en scène d'opéra actuel, le pas franchi impressionne en terme de réalisation.

Le imaginaire s'émancipe de l'adolescence cinématographique de son aîné par une maturité filmique qui l'inscrit d'emblée entre La Corde d'Alfred Hitchcock et L'Arche russe d'Alexandre Sokourov, deux perles dédiées à ce bonheur absolu de cinéphile : un film en un seul plan-séquence ! La caméra de Py, moyennant une paire de raccords à la faveur de commodes drapés noirs, affiche son appétit pour l'irrésistible mouvement de cette spécificité de cinéma, et ne s'arrête plus de tourner dès lors qu'elle a adoubé d'un initial gros plan le choix finaud de Laurent Lafitte en Molière créant son Malade imaginaire. Inventive et ductile, gourmande de ce qui se joue en-deçà comme au-delà des planches d'un Théâtre du Palais Royal fantasmé par en rouge, noir et or, et éclairé à la bougie, elle glisse latéralement (vers les loges des spectateurs : dont Olivier Py soi-même, et surtout un impayable trio de Parques campé par les géniales Dominique Frot, Catherine Lachens, Judith Magre), verticalement (vers le sous-sol pour une belle scène posthume avec Jeanne Balibar en Madeleine Béjart à la recherche d'une bague sinon du Temps perdu), et bien sûr dans chaque recoin du hors-champ de cette première de la dernière pièce de Molière : les coulisses (où Py confesse avoir passé la moitié de sa vie). Elle va jusqu'à squatter la place de l'œil de Dieu pour une scène-clé montrant un Molière comme on ne l'avait encore jamais raconté. Des sources recoupées à partir de quelques mots d'un entretien, et surtout d'un pamphlet intitulé La Fameuse comédienne, montrent « le feu prendre dans les vieilles planches » d'un Molière enflammé pour la jeunesse de Michel Baron, comédien de sa troupe (Bertrand de Roffignac, vénéneux à souhait), de 30 ans son cadet, « sex-symbol » pour tous d'un temps « totalement libre où l'on fait ce que l'on veut » à la Cour, comme dans le théâtre de Molière où les garçons jouaient certains rôles féminins, et dont le chef de troupe aimait mère et fille.


De ces dessous de la création, Olivier Py, entouré d'une fine équipe de frères d'armes de théâtre infiltrée par une Armande de cinéma (Stacy Martin), s'empare en connaisseur. Les dialogues sont nourris et ciselés, qu'ils évoquent l'intime ou le politique : l'ombre porté du Roy (que Molière attendra cette fois en vain), le jeu des influences (les trahisons de Lully après Psyché, triomphe mais aussi divorce consommé des deux Jean-Baptiste), les zones d'ombre (la paternité discutée, de Molière à Corneille, de certaines pièces), les questionnements (qu'écrit-on ? et pour qui ?)… Mais le grand sujet du film c'est bel et bien l'adieu à la jeunesse (les décennies de différences d'âge d'avec Baron comme d'avec Armande) sur la pente savonnée de La Mort en direct. Contrairement au pudique film de Bertrand Tavernier, Le Molière imaginaire colle aux basques de son héros éponyme, condamné dès le début, comme le Don Giovanni de Claus Guth, à expirer in fine, ici à quelques encablures des planches, contrairement à ce que la légende aime encore à faire accroire d'un Molière rendant l'âme en scène.

En voyant Laurent Lafitte agoniser dans des flots de sang, comme chez Mnouchkine, il est difficile de ne pas entendre la bande-son apposée par la grande Ariane sur les derniers instants du héros de son film-fleuve. Plutôt que Purcell aussitôt ajouté, dès la sortie du film en 1978, à la liste des compositeurs populaires, Olivier Py choisit Marc-Antoine Charpentier et Olivier Messiaen. Et « à tout saigneur tout honneur » la partition que composa, en 1673, le premier, Marc-Antoine Charpentier (remplaçant de Lully), pour Le Malade imaginaire, idéal ravalement musical, avec quelques fanfares estampillées Roi-Soleil, des ors d'une époque évanouie. Le second, contemporain et sombre, sonne le glas imminent d'un artiste de théâtre, dont les comédies-ballets prédisaient la naissance de l'opéra français : Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, chef de troupe qui, près de quatre siècles après, revient hanter l'imaginaire de ses héritiers. Ariane Mnouchkine, naguère. Olivier Py, aujourd'hui, penché comme son héros sur sa propre jeunesse, laquelle, on n'a pas oublié, lui offrit à 25 ans le rôle de Cléante dans la mise en scène de Jean-Luc Lagarce, lui aussi grand dramaturge du XXᵉ siècle, lui aussi se consumant alors dans le rôle d'Argan sur scène, en même temps que dans le rôle de sa vie : le sien. Des coïncidences temporelles qui nourrissent jusqu'au vertige ce « Molière imaginaire certes mais imaginable ».

Crédits photographiques : © Memento Distribution

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