La vie de château pour Die schöne Müllerin à Ludwigsburg
Le Festival de Ludwigsburg et l'Opéra de Stuttgart invitent dans le théâtre XVIIIᵉ du château pour une soirée où la musique prend le pas sur l'ambition plastique du peintre Norbert Bisky.
Il n'y a pas que Mercedes dans la vie : à côté des usines et musées dédiés à l'automobile, la région de Stuttgart se distingue par le nombre considérable de châteaux qu'ont laissés les rois de Wurtemberg. L'immense château au centre de Ludwigsburg, à une dizaine de kilomètres au nord de Stuttgart, a la particularité de posséder un théâtre rococo de 1758 ayant, qui plus est, conservé sa machinerie et un ensemble de décors du début du XIXᵉ siècle. Le théâtre est moins grand que celui de Versailles, et même que celui de Schwetzingen construit cinq ans plus tôt par une autre dynastie princière. Il est aussi beaucoup moins utilisé, à part pour quelques spectacles estivaux par le festival de Ludwigsburg en juin-juillet. On y a produit de l'opéra il y a quelques décennies, on s'y rend cette fois pour un simple Liederabend, avec cependant une mise en scène confiée au peintre Norbert Bisky.
Mise en scène, mise en décors ? La question se pose souvent (on se souvient de l'exposition Opéra Monde au Centre Pompidou Metz, qui montrait sans le vouloir les apories d'une collaboration rarement heureuse entre scène et arts plastiques), l'intervention de Bisky a ici le mérite de ne pas beaucoup perturber la musique. On aurait pu se passer des interruptions assez vaines lorsque le pianiste Alan Hamilton passe du pianoforte au piano, et vice-versa, en faisant évoluer son costume, en enlevant son pardessus, puis en le remettant révélant ainsi l'envers en patchwork de rouges ; on ne trouve pas non plus beaucoup de sens aux décors et aux variations de la lumière, jusqu'au rouge vif, et pas plus sur scène que dans les explications du peintre dans la notice, on ne comprend ce qui l'a intéressé dans les poèmes de Wilhelm Müller et dans la musique de Schubert. Ses décors reprennent la structure traditionnelle des coulisses en perspective, mais malgré l'attachement qu'il affirme aux traditions, il ne tente guère d'en restituer la magie première.

Cette magie, pourtant, opère sur le spectateur par le charme du lieu, mais aussi grâce aux musiciens. Il n'y a guère de nécessité à alterner entre piano et pianoforte, ce dernier suffisant largement à emplir les étroits espaces de la salle ; cependant, Alan Hamilton garde au piano la délicatesse de jeu auquel le pianoforte le conduit, et c'est fort heureux. Le héros de la soirée, coproduite par l'Opéra de Stuttgart, est un jeune ténor membre de la troupe maison, Mingjie Lei, à la voix claire idéalement juvénile. Lui seul donne à la soirée une vraie théâtralité sans que le jeu scénique ne l'entraîne à des excès vocaux. On pourra toujours critiquer quelques aspects de diction, des H aspirés un peu trop présents par exemple, mais la performance est stylistiquement et émotionnellement très aboutie, au point qu'on en vient vite à oublier l'ambition plastique des décors. Le public, qui aurait rempli dix représentations sans difficulté au lieu des trois proposées, ne boude pas son plaisir.








