Aperghis en partage au festival Présences de Radio France
Trois pièces, dont une création mondiale, du compositeur fêté par Radio France, sont à l'affiche du concert d'ouverture de Présences, aux côtés de deux autres compositeurs et d'une compositrice, choisis par Georges Aperghis, qui complètent le portrait d'un créateur dont l'influence se lit moins dans l'imitation que dans la vitalité d'un héritage ouvert.

Le titre est aussi frais que sonore : Willy-Willy, la nouvelle œuvre de Georges Aperghis qui signifie « Tourbillon de poussière » en aborigène, est écrite pour la Maîtrise de Radio France ; elle réunit ce soir l'ensemble des jeunes filles sous la direction de Louis Gal. Les lignes sont fragmentées et les mots pulvérisés au bénéfice des syllabes et du mouvement circulaire qui les anime : bribes de mélodie, souffle, entrelacement des voix et micropolyphonie entretiennent ce bouillonnant ramage des jeunes voix, performance virtuose de la Maîtrise comme de leur chef au geste très affûté.
Clin d'œil du compositeur au cinéma, Champ-Contrechamp (2011) s'adresse non pas à la voix mais au champ instrumental. N'empêche ! Chez Aperghis, les instruments parlent, dans des dynamiques et des tempi qui changent tout le temps. Le piano solo (qui a son double dans l'orchestre) est labile, entretenant le dialogue avec les partenaires qui l'entourent. Fusent questions et réponses, coup de gueules ou bavardage plus pacifique, chacun dans son registre : les cordes dans les aigus-oiseau, les vents plus incarnés et la percussion toujours discrète, avec ses ponctuations espiègles sur les petits blocs de bois.

C'est une prise de rôle pour Wilhem Latchoumia dont on admire le geste libre et la digitalité délicate, jouant le jeu avec finesse et intelligence. Le « Philhar » ne démérite pas, réactif et fluide sous la direction d'Ilan Volkov.
On retrouve Donatienne Michel-Dansac, seule en scène, et avec quel panache, dans la seconde partie du cycle des Pubs / Reklamen (2002-2015), fragments de textes publicitaires écrits dans le sillage des Récitations. Avec une verve inimitable, un irrésistible sens de la scène et une virtuosité sidérante engageant sa voix source (celle qui ne fait pas que chanter) et tout son corps, elle donne la pleine mesure du théâtre aperghien, déclenchant les rires et une chaleureuse ovation à l'issue de sa performance.
Autour d'Aperghis
Anahita Abbasi est une compositrice iranienne que soutient Georges Aperghis dans le cadre du « Grand Prix de l'Académie des beaux-arts en composition musicale » qui lui a été décerné en 2024 : 30 000 euros sont mis à la disposition du lauréat invité à répartir cette somme entre plusieurs artistes dont il apprécie l'œuvre ou l'action.

Deux sets de percussion bien fournis (dont une roue de bicyclette) se font face de part et d'autre du chef Ilan Volkov et centralisent l'écoute dans Prismes, la nouvelle œuvre de la compositrice pour ensemble orchestral invitant sur scène les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Radio France. L'idée de modeler et de diffracter le son dans l'espace est au cœur du projet à travers l'écriture du timbre et la fusion des familles instrumentales : musique de gestes, couleurs flamboyantes, saturation des cordes, instances bruitées (frottement des peaux, piano préparé) sont autant de propositions sonores un rien foisonnantes et démonstratives qui confinent à l'excès, sans convaincre pleinement.
Voyage très aperghien entre son et sens, Nomadic Sounds (2014-2015) pour chœur mixte de Philippe Leroux est une courte pièce d'une plasticité étonnante, mâtinée d'humour et de surprises. S'enchaînent quatre textes empruntés à des compositeurs de la Renaissance, Janequin et Lassus, notamment, qui aimaient déjà faire dévier le langage vers le non-sens ou l'onomatopée : l'écriture polyphonique du chœur glisse progressivement vers les techniques de jeu étendues pour faire de la voix un véritable générateur de sons. La performance du Chœur de Radio France, préparé et dirigé par Roland Hayrabedian, fait merveille !
Organiser le chaos

Les grandes manifestations chorales (on se souvient de sa festive Cantate 2024) et les ressorts de l'écriture autant que la liberté de l'improvisation sont à la source du travail d'Alexandros Markeas dont la cantate Les grands Chaos, sur les textes d'Édouard Glissant, est donnée en création mondiale au terme de la soirée. Politique, philosophique et poétique, cette vaste fresque convoque un narrateur (Greg Germain), le « Philharmonique » divisé en deux ensembles qui fonctionnent en autonomie, nécessitant la présence de deux chefs, le jeune Kyrian Friedenberg, ancien assistant de l'EIC et Marc Desmons, chef et alto solo du « Philhar » ; s'ajoutent, de part et d'autre du plateau, le quatuor de jazz Carton rouge (trois saxophonistes et un batteur) et en fond de scène le chœur mixte de la Maison ronde : beaucoup de forces en présence donc et autant de trajectoires sonores qui se croisent, se contredisent ou s'amalgament. Bref, un chaos que le compositeur appelle de ses vœux, « une sorte de paysage mental fracturé » selon ses propres termes, qui nous plonge dans le chaos-monde de Glissant. Fusionnant avec l'orchestre dans des réactions en chaines très explosives, les jazzmen brodent également sur la voix du narrateur. La masse chorale n'est pas en reste, intervenant par vagues bruyantes dans des moments de paroxysme sonore ou flottant au-dessus du texte, « parole tremblante, brisée, poétique », nous dit le compositeur : une manière immédiate et frontale d'opérer avec la langue éruptive de Glissant qui met peu de distance avec le texte et bascule trop souvent, à notre goût, dans le pathos.
Crédit photographique : © Radio France /Christophe Abramowitz
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