Fearful Symmetries : dernière création de la saison au Staatsballett Berlin
Christian Spuck, directeur de la compagnie, se programme sans pudeur aux côtés de George Balanchine, souhaitant ainsi exposer au public berlinois sa compagnie dans toute sa diversité et toute sa technicité. Une soirée mixte, intitulée Fearful Symmetries, riche en contrastes et indéniablement étincelante, qui fascine sans non plus renverser.

Symphony in C, plus connu à Paris sous le nom Le Palais de Cristal, a été créé par George Balanchine en 1947 pour le Ballet de l’Opéra, en hommage à Léo Staats, un chorégraphe français que Balanchine admirait. Un chef-d’œuvre de jeunesse où le plus court chemin de l’élégance à la perfection est la simplicité. Cristallin de clarté. On y retrouve tout ce que le maître affectionne : précision de travail de bas de jambes, symétrie des lignes, néoclassicisme décalé du mouvement, musicalité à fleur de peau. C’est un véritable travail d’orfèvre, rythmé par l’enivrante Symphonie en ut majeur, composée à l’âge de 17 ans par Georges Bizet. Le ballet est composé de quatre mouvements, chacun comportant des pas de deux de solistes, des pas de quatre de demi-solistes et le corps de ballet, les hommes tout de noir vêtus et les femmes en tutus blancs. Le ballet dans sa forme la plus épurée, sur un fond bleu azur, comme pour mieux aller à l’essence même du geste, de la justesse et de la prouesse.
Programmer ce ballet est un défi pour le Staatsballett, souvent critiqué pour s’éloigner du répertoire classique et donc perdre en niveau. La compagnie s’en sort malgré toute attente plutôt bien (malgré un faux départ dû aux applaudissements de lever de rideau…), même si la diversité d’âges et de gabarits entache parfois l’harmonie de l’ensemble. C’est tout le dilemme auquel les grandes compagnies devront faire face : rester dans le moule traditionnel et continuer à remonter des ballets avec des danseuses et danseurs faits maison (Bolchoï, Opéra de Paris…) ou bien s’ouvrir et défendre la pluralité. Berlin a choisi la seconde philosophie, et c’est tout à son honneur, mais cela nuit à la reprise d’œuvres comme celles de Balanchine, entre autres. Les solistes, en revanche, sont excellents, notamment les prima ballerinas, comme la divine Iana Salenko (même si au bras du trop grand David Soares, cela ne fonctionne pas) et solide Polina Semionova, dont la stature charismatique et la technique époustouflante vont de paire pour maîtriser le second mouvement. L’énergique Haruka Sassa (4ème mouvement), toute en légèreté, est une belle surprise. Quant à la fougue juvénile de Marina Duarte (3ème mouvement), elle nous emporte savoureusement… même si ses temps levés posés coupés pourraient être plus passés en dehors.

En seconde partie de soirée, plus tamisée, Spuck explore dans Fearful Symmetries d’autres symétries, en les organisant tels des blocs de danseurs, passant de lignes à des carrés ou des rangées. De manière extravagante voire absurde, il s’amuse à casser des harmonies éphémères, tout en jouant avec la surabondance. Cette nouvelle pièce est bercée par la composition éponyme de John Adams (New York, 1988), qui se serait lui-même inspiré d’un vers d’un poème de William Blake datant de 1794. Une partition minimaliste et monotone mais riche en percussions et en cuivres (Bravo à la Staatskapelle de Berlin sous la direction de Paul Connelly !). En fond de scène, une frise paysagère aux couleurs rouille-rouge-brun-or, un peu inspirée d’impressionnisme, est signée Rufus Didwiszus. Une reine (Weronika Frodyma, devenue la muse de Spuck), un amant (Jan Casier), un alchimiste (Dominik White Slavkovský) et un bouffon (Wolf Hoeyberghs) se présentent au public tels des personnages de la commedia dell’arte dont les traits et la gestuelle fantasque rappellent néanmoins plus des héros de films de Tim Burton ou des nobles de la Renaissance élisabéthaine, entre gothique et merveilleux. Ces quatre personnages s’isolent très vite pour vivre une intrigue parallèle et s’immiscer à la chorégraphie tourbillonnante qui va accumuler des scènes, à un rythme effréné.
Les corps en extension maximale, ne cessent de s’enlacer et de se délacer. Spuck leur fait prendre des risques à ses audacieux interprètes, entre portés et déséquilibres, et veut voir comment ils réagissent. En scène finale, le plancher se pare d’une centaine de boules dorées symbolisant le pouvoir et la richesse, tandis que Polina Semionova et Martin ten Kortenaar s’affirment comme les forces motrices du dernier pas de deux, leurs pieds faisant rouler les boules tel un étrange ballet-pétanque. Chez Spuck, le plus court chemin de l’élégance à la perfection n’est pas la simplicité mais l’absurdité ou la fugacité.

Avec Fearful Symmetries, le Staatsballett Berlin a tenté de désacraliser l’indétrônable. Spuck prouve ainsi qu’il cherche encore à étendre son aura en ralliant les puristes grâce à cette nouvelle pièce qui aurait davantage émouvoir que le langage désuet et structuré de Balanchine. Il n’en est point.

















