Piotr Anderszewski ou l’art de la soustraction à l’épreuve de Brahms
Piotr Anderszewski propose son propre parcours à travers les quatre derniers cahiers pianistiques de Johannes Brahms. Un projet aussi stimulant que discutable.
Durant ses séjours à Bad Ischl, en 1892 et 1893, Johannes Brahms a renoncé à ses dernières ambitions symphoniques. Les idées en sont recyclées. Ces deux années voient éclore et prendre leur forme définitive les quatre derniers recueils pour piano (opus 116 à 119), gestes de retrait et de confidence d’un homme confronté à la vieillesse, à la disparition de nombreux amis proches et, désormais, au silence scénique de sa plus que confidente, Clara Schumann.
L’analyse musicologique, sous la plume de Jonathan Dunsby ou de Brigitte François-Sappey, a montré que ces opus sont bien davantage qu’une simple succession de numéros : les trois Intermezzi de l’opus 117 – parfaits exemples de berceuses de la Douleur, comme les appelait le compositeur – forment un tout cohérent, l’opus 116 étant une véritable « multi-pièce » très organique par ses rappels thématiques, à la manière des Kreisleriana de Schumann.
La pratique interprétative a toujours oscillé entre deux pôles : le respect scrupuleux de l’intégralité de chaque cycle – la norme aujourd’hui, en dehors du bis de concert- ou, davantage par le passé, le choix anthologique, au sein d’un même cycle, de quelques numéros, comme le faisaient jadis Sviatoslav Richter ou Wilhelm Backhaus.
Le projet d’Anderszewski emprunte une troisième voie. Douze Klavierstücke seulement, prélevés sur vingt, sont recomposés en une « guirlande » nouvelle, suivant un plan original et transversal, pour un disque dont le minutage famélique ne dépasse pas les quarante-neuf minutes. Le texte d’Adélaïde de Place, pourtant remarquable, ne donne malheureusement pas la parole au pianiste pour expliquer cette réorganisation très orientée. Ce parcours, aussi passionnant soit-il, est un peu regrettable, tant Brahms avait lui-même conçu l’ordonnancement de ces cahiers jusque dans les moindres détails de leur présentation éditoriale et typographique. Certes, tout interprète est libre de proposer sa propre cartographie de ces pages tardives. Encore faut-il que les bénéfices d’un tel déplacement compensent la perte de cohérence du projet originel. Au bas mot, le mélomane brahmsien peut éprouver par moment un sentiment de manque, attendant par « effet de mémoire » une pièce qui ne viendra jamais.
Cette recomposition ne manque pourtant ni d’audace ni d’intelligence. Certains rapprochements révèlent des parentés jusque-là insoupçonnées : le diptyque formé par l’Intermezzo op. 117 n° 3 et la Rhapsodie op. 119 n° 4 fait surgir une continuité expressive et une communauté motivique qu’une programmation traditionnelle ne laisse pas percevoir. Ailleurs, en revanche, les enchaînements paraissent plus arbitraires : les opus 118 n° 2 et 116 n° 2, trop proches par leur climat, finissent par s’affaiblir, voire s’annihiler mutuellement.
L’interprétation elle-même appelle des réserves plus nuancées. Anderszewski semble parfois rechercher la singularité pour elle-même. À force de ciseler chaque inflexion, il bride certains élans du discours : l’Intermezzo op. 119 n° 1 augural, cristallin et nimbé d’une douce mélancolie, paraît retenu jusqu’au maniérisme, tandis que l’Opus 116 n° 5 perd un peu de son mystère dans ses halètements harmoniques et que l’Opus 117 n°2 paraît hésiter entre abandon lyrique et contrôle analytique dans sa course expressive. Mais ces réserves s’effacent souvent devant la beauté souveraine du jeu : la qualité du toucher et de l’articulation impressionne, notamment dans les opus 116 n°2 et 4, tandis que la polyphonie atteint une transparence admirable, jusque dans l’Intermezzo op. 118 n°6, point d’aboutissement de cet ensemble, vaste méditation funèbre autour du thème du Dies Irae, dont Anderszewski exalte la force tragique dans un irrépressible crescendo.
Le véritable crève-cœur réside toutefois dans les absences. Nous regretterons surtout la disparition des deux capricci, virtuosissimes et emportés, qui encadrent l‘Opus 116, ou de la Ballade op. 118 n° 3 ou encore du magnifique « choral » de l’Opus 116 n° 6. Leur absence altère les équilibres internes des recueils – même joués dans le « désordre » – et donne la sensation d’un Brahms univoque.
Les choix de programmation, les nouvelles juxtapositions de ces miniatures et une sophistication parfois excessive du discours interrogent, mais l’interprétation est portée par un sens exemplaire de la polyphonie et un toucher d’un raffinement souvent inouï. Le principal mérite de ce disque demeure la redécouverte de ces cycles sous un jour nouveau, ce qui paradoxalement – mais c’est peut-être là l’essentiel- donne aussi envie de réécouter d’autres versions tout à fait « classiques » dans leur ordonnancement, sous les doigts du poétique et humble Wilhelm Kempff (DG et Decca), de l’impalpable Radu Lupu (Opus 117-119) (Decca), de l’exhaustif Julius Katchen (Decca), du très engagé Stephen Kovacevich (Decca), ou de la très surprenante et quasi idéale Hortense Cartier-Bresson (Aparté) — sans oublier, pour des cycles isolés Emil Gilels (DG), ou Arcadi Volodos (Sony) : des approches certes diverses mais toutes fondées sur une vision organique de ces cycles. Et, en ce printemps, l’intégrale récemment publiée par Fabrizio Chiovetta (Aparte), d’une remarquable évidence stylistique, qui nous paraît servir à merveille la continuité de ces cycles, ultima verba pianistiques brahmsiens.
Cette anthologie ressemble finalement à un chemin de traverse, à un « sentier broussailleux ». Anderszewski renouvelle certes notre regard sur ces pages crépusculaires, mais sacrifie l’architecture que Brahms avait pensée comme un tout. Les connaisseurs y découvriront une stimulante proposition d’écoute. Le mélomane novice découvrant ces œuvres gagnera sans doute à emprunter, en compagnie d’autres artistes, d’abord l’itinéraire que le compositeur avait lui-même dessiné.


















